vendredi 11 mars 2011

L'année de la pensée magique, Joan Didion

La vie change vite.
La vie change dans l'instant.
On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête.
Tels étaient les premiers mots que j’avais écrits après l’événement. 
Pendant longtemps je n’ai rien écrit d’autres.

L’événement dont parle ici l’auteur est la mort subite de son mari, l’écrivain George Gregory Dunne, après quarante ans de mariage, vers neuf heures du soir, le 30  décembre 2003,  à New York, à la table du dîner qu’ils étaient en train de prendre. Crise cardiaque. Mort immédiate et  foudroyante.
Ils venaient de rentrer de l’hôpital où Quintana, leur fille unique, avait passé les cinq dernières nuits, inconsciente,  dans une unité de soins intensifs  d’un hôpital new-yorkais.  Elle venait de se marier quelques mois auparavant-
C’est  neuf mois après que Joan Didion, romancière culte américaine,   peu traduite en France,   écrit très vite ce roman encensé par toute la critique aux Etats-Unis et déjà considéré comme un classique couronné par le National Book Award dans la catégorie « Non fiction ».
 L’année de la pensée magique est le récit de ces mois  de deuil quand elle vivait dans cette sorte de folie lucide  consistant à croire et à agir comme si son mari allait revenir, avec le sentiment de pouvoir contrôler les événements par la seule force de la pensée.
C’est ainsi qu’elle ne peut se résoudre à  se séparer des chaussures de son mari pour qu’il puisse les retrouver au cas où il reviendrait!
Ecrivains célèbres tous les deux dans leur pays, ils ont travaillé ensemble quarante ans, côte à côte, 24 heures sur 24. Ils ont tout partagé, travail,  vie de couple, vie de famille mais la vie, d’une simple touche,  a fait voler en éclats la séquence du temps, alors  maintenant elle écrit pour montrer simultanément tous les instantanés de mémoire qui lui viennent, pour trouver le sens.


 Longtemps sa formule pour conjurer le sort avait consisté à  dire :
Tu ne crains rien.
Je suis là.
J’avais cru que nous avions ce pouvoir...

Maintenant je sais que si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. 
Savoir tout cela ne rend pas plus facile de les laisser partir au fil de l’eau.



Quelque temps après avoir terminé d’écrire ce livre et avant même sa parution, Joan Didion verra sa fille mourir à 39 ans mais elle ne retouchera pas ce qui vient d’être écrit.

J’ai aimé ce livre pour son honnêteté et sa rigueur. C’est une femme qui souffre mais qui ne pleure pas. Elle veut comprendre ce qui se passe en elle. La sécheresse du style atténue l’émotion. Les faits dominent avec une  précision toute  scientifique. Il s’agit de comprendre l’incompréhensible, de tenir à distance cette pensée magique qui déforme le réel, de se regarder vivre le grand bouleversement de la mort dans la vie.

Il fallait s’adapter à ces changements !

Un grand, très grand livre,  qui m'a vivement intéressée!


Quelques citations que je veux pouvoir relire :
 Le chagrin du deuil, en fin de compte est un état qu’aucun de nous ne connaît avant de l «’avoir atteint. Nous envisageons, (nous savons) qu’un de nos proches pourrait mourir, mais nous ne voyons pas au-delà de quelques jours ou semaines qui suivent immédiatement cette mort imaginée.


le mariage, c'est la mémoire ; le mariage, c'est le temps. Le mariage, ce n'est pas seulement le temps ; c'est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n'ai pas vieilli. Cette année, pour la première fois depuis mes vingt-neuf ans, je me suis vue à travers le regard des autres ; pour la première fois, j'ai compris que j'avais de moi-même l'image d'une personne beaucoup plus jeune. Nous sommes d'imparfaits mortels, ainsi faits que lorsque nous pleurons nos pertes, c'est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu'un jour nous ne serons plus du tout.

L'année de la pensée magique,  Joan Didion, Grasset, Poche, 2007, 278 p.Traduit de l’anglais (Ètats-Unis) par Pierre Demarty. Titre original : The Year of Magical Thinking
Participation au challenge de Marion

29 commentaires:

  1. J'ai lu ce livre avant de tenir un blog et il fait partie des livres qui restent absolument en mémoire, comme toi j'ai apprécié la justesse de ton, la mise à nu toujours pudique, l'absence de pathos, on se prend même à sourire parfois, un livre d'une rare justesse

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  2. Ce livre doit être très prenant.
    Je livre que je note et que je vais acheter très vite.

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  3. Je ne connais pas cette romancière et je sens que ce livre pourrait me toucher, noté donc ;)

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  4. Je l'ai lu et contrairement à toi, je n'ai pas aimé.

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  5. J'ai prévu de lire prochainement "Maria avec et sans rien" pour découvrir cette auteur. Mais le livre dont tu parles a l'air très fort, c'est tout juste le genre de livre dont j'aurais du mal à me remettre. Mes voisins d'en face ont plus de 170 ans à eux deux, ils se sont mariés vers la vingtaine et ils vont tous les deux clopins clopant dans leur jardin... ben y'a pas, j'ai mal au coeur quand je les vois..., je dois être sinistre comme fille, je vois le mauvais côté des choses...

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  6. Je le note aussi ! Merci pour ce compte-rendu si sensible, Mango !

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  7. Jamais entendu parler mais tu m'intrigues. J'aime bien les belles histoires d'amour comme celle là.

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  8. Un livre à lire avec la boîte de mouchoirs à côté, non ?

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  9. j'apprécie beaucoup joan didion, surtout ses éditoriaux, sans oublier qu'elle était une formidable scénariste en collaboration avec son époux
    j'ai très envie de lire ce livre, mais j'ai peur que cela ne ravive des souvenirs encore fort présents

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  10. Ce n'est a priori pas du tout le genre du livre dont j'ai envie en ce moment mais ton billet est très convaincant. Je le note aussi et j'attrendrai le bon moment pour le lire.

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  11. dominique, cette femme et son livre m'impressionnent Digne, courageuse, pudique,lucide et pleine de vie cependant!

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  12. dimitri, un livre et un auteur que j'admire énormément.

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  13. cynthia, Elle est à mieux connaître! Son livre en vaut la peine, vraiment!

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  14. chrys, Je le regrette mais je peux comprendre!

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  15. Ys, avec un tel livre, difficile de prévoir comment on réagirait en le lisant. Elle rationalise et veut comprendre ses propres réactions! C'est une intellectuelle avant tout mais dans le bon sens du terme! Pour avoir lu pas mal de livres sur le deuil,c'est celui que je préfère et qui m'aurait sûrement été le plus utile au moment où j'en avais besoin! Bien plus que tous ceux des psys ou autres, comme ceux de Marie de Hennezel par exemple, trop déclencheurs de larmes!

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  16. Trop triste pour moi. Je passe.

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  17. Anne,c'est un livre qui m'aura vraiment marquée. Je ne m'y attendais pas à ce point!

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  18. Valérie, Un couple attachantet une année bien terrible pour elle!

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  19. Irrégulière, non, je n'en ai vraiment pas ressenti le besoin; Elle rationalise ce qui vient de lui arriver. Elle ne joue absolument pas sur la corde sensible! C'est d'ailleurs ce que j'apprécie justement!

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  20. Niki, je ne la connais pas bien en réalité mais j'ai vraiment très envie de lire autre chose d'elle!

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  21. Zarline, oui il faut savoir que ce livre existe. Il est unique je pense dans le but qu'il se fixe. A lire quand on se sent prêt évidemment!

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  22. Manu, La situation qu'elle raconte est triste mais son livre ne l'est pas!

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  23. Je l'avais repéré à sa sortie, je ne savais pas qu'il était sorti en poche, je vais me le procurer, ce sont des témoignages précieux.

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  24. Aifelle, c'est un livre qui m'a semblé remarquable!

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  25. C'est un livre que j'avais déjà noté. Pourtant, je pensais qu'il était beaucoup plus "intime" et portait à l'émotion

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  26. Alba, dans une telle situation, beaucoup d'autres se seraient effondrées, pas elle!

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  27. Nymphette Il est sur sa vie intime et porterait à l'émotion si elle ne voulait justement pas que cela soit ainsi. Elle veut comprendre ce qui lu est arrivé dans ces moments dramatiques pendant lesquels elle s'est comportée si étrangement!

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  28. Ce sujet difficile devrait me parler et mettra sans doute des mots... je note.

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