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lundi 3 mars 2014

Contrecoup, Rachel Cusk

« Mon  mari et moi nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée, tel un puzzle réduit à un tas de pièces aux formes irrégulières. »
Quand j’ai lu cette première phrase du livre, j’ai cru à un roman sur un couple qui vient de se  séparer mais non, pas tout à fait!  Il s’agit surtout d’un livre de réflexions autour de la situation d’une  femme et de ses deux  filles après son divorce. Est-ce autobiographique?  Peut-être car elle est écrivain comme l’auteur mais ce n’est jamais vraiment dit si bien que je suis restée dans le doute. Je n’aime pas ce genre d’ambiguïté.
J’ai pu apprécier certains passages comme la comparaison avec Clytemnestre tuant Agamemnon dès son retour pour venger sa fille.  Elle, elle veut garder ses enfants  bien que ce soit son mari qui ait délaissé son métier d’avocat pour les élever. Il la trouve monstrueuse etc.  mais tout reste trop intellectualisé. C’est froid. Je n’ai pas ressenti d’émotion à la lecture de ce qui me semble plus un essai que le récit d’une expérience bien que ce soit sous-jacent.
J’ai aimé la fête de la grand-mère entourée de son importante descendance et la remarque que se fait la féministe, la première divorcée de cette grande famille :
«Ce  n’est pas pour défaire mais pour préserver qu’il faut de la force, car il suffit d’un instant pour que la structure se fissure.»
Elle va mal :
« Je suis une exilée de ma propre histoire. Je n’ai plus de vie. C’est une vie après la mort, le contrecoup. »
Je ne peux pas dire que j’ai aimé ce livre bien qu'ayant apprécié le style, rigoureux et précis.
Cependant  je vais poursuivre ma découverte de cette auteure, après avoir bien aimé son interview par François Busnel dans ses "Carnets de Londres".  Arlington Park (2007), Egypt Farm (2008), Les Variations Bradshaw (2010).


Clara a aimé, Antigone également malgré un petit bémol. Pour Cathulu c'est une réflexion nécessaire et le résumé de l'éditeur m'avait alléchée. Le voici:
  "On se rencontre. On s’aime. Parfois, on se sépare. Dans l’intervalle, qu’a-t-on construit ? Les sentiments, les projets, les moments partagés, que deviennent-ils après la rupture ? Pour écrire ce livre, Rachel Cusk a puisé dans son expérience, celle de son divorce. Ni confession impudique, ni fiction pure, ce texte est surtout l’histoire d’une femme, écrivain, féministe, mère de deux filles, qui observe ses propres réactions avec la même acuité qu’elle met en scène les personnages de ses romans.Recréant des scènes quotidiennes vécues ou nourrissant sa réflexion de mythes et de références littéraires, Rachel Cusk analyse le retentissement profond d’une séparation".
 Rachel Cusk, Contrecoup, traduit de l’anglais par Céline Leroy, Editions de l’Olivier, 177 p.

vendredi 19 juillet 2013

Plus jamais d'invités! Vita Sackville-West



Durant un long  week end de Pâques, de nombreux invités  s’annoncent  à Anstey, la splendide demeure du couple Rose et Walter Mortibois. Lui est un homme en vue, avocat estimé, distingué, riche, très maître de lui.  Elle est d’origine plus modeste, belle et  surtout très amoureuse  de son époux. Son drame est que leur mariage n’est pas consommé malgré  une vingtaine d’années  de cohabitation. Ainsi  le veut le contrat accepté en se mariant: ni sexe ni enfant. Pourtant elle continue à espérer un rapprochement de ce genre  entre eux. En vain jusque là. Il n’aime que deux  choses dans la vie:  sa magnifique propriété et son jardin si admirable qu’on vient de loin pour le visiter  mais bien  plus encore  son chien Svend, un superbe berger allemand qui lui est entièrement soumis et que  sa femme se surprend parfois  à jalouser. 

Les invités arrivent: la famille d’abord, la sœur de l’une avec son  mari et son  fils et le  frère de l’autre,  brillant chercheur en médecine,  plus une excentrique lady, moins légère et superficielle qu’il n’y paraît. Au fil des rencontres et des discussions, durant ces cinq jours, les masques cèdent et on apprend à connaître les faiblesses et la médiocrité de chacun lorsque deux drames surgissent, liés l’un à l’autre, à l’instigation du frère docteur qui exerce une forme de chantage pour améliorer la situation du couple.
Résultat: il n’y aura plus jamais d’invités à Anstey et pour cause!
Question finale: qu’en sera-t-il de l’amour conjugal et de l’orientation choisie par Walter à propos de Rose après ces deux bouleversements concernant ses deux seuls grands amours?

J’ai beaucoup aimé! C’est brillant, enlevé (sauf un passage avec une conversation un peu trop métaphysique à mon goût), léger et profond à la fois bien que complètement insensé et quelque peu invraisemblable par bien des aspects comme cette insolite situation maritale et cet affreux et cruel chantage par pure bienveillance et bonté fraternelle mais qu’importe, j’y ai cru le temps de ma lecture. J’en suis ravie.
Il me reste encore tout à découvrir de V. Sackville-West, cette amie de Virginia Woolf  et de bien d’autres femmes dont j’aimerais lire la correspondance maintenant ainsi que son livre Toute passion abolie, entre autres. 

Voici le début:
"Walter!- Chérie?"   Rose avait attendu qu'il termine de lire le Times  pour s'adresser à lui."Lucy a téléphoné hier soir. Vous êtes rentré si tard que je n'ai pu vous en parler. Elle m'annonçait que Robin serait de retour vers le six. Que penseriez-vous d'inviter Lucy, Dick et Robin à Anstey, pour Pâques? - Si cela vous convient, oui, bien sûr, chérie, c'est peut-être une idée. Nous n'avons pas vu Robin depuis tant d'années... trois peut-être? " (p.7)
et un peu plus loin: 
"-Un jour, un vieil homme m'a dit que la passion pour une cause valait mieux que toute rhétorique." 
Ensuite, plus aucune citation relevée: j'étais trop prise par le récit. 
Quelques autres billets: Lilly, Passion Lectures, Au bonheur de lire, et sûrement bien d'autres...
Plus jamais d'invités! -  Vita Sackville-West, Traduit de l'anglais par Micha Venaille
(Littératures Autrement,  2007, 164 p.)
Titre original:  The Easter Party (1953)

samedi 6 juillet 2013

Pulsations, Julian Barnes

J’ai beau tourner et retourner ce volume  en tous sens: rien, nulle part, n’indique qu’il s’agisse de nouvelles, (14 en tout) - et je le déplore. Je pensais choisir un roman. 
Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai eu bien du mal au début à m’attacher à ces récits disparates:  j’attendais toujours le lien pour rattacher entre eux les différents épisodes concernant les histoires de ces  couples de bonne compagnie, de la classe moyenne anglaise, dont quelques-uns se retrouvent d’une nouvelle à l’autre. J’attendais d’entrer dans l’histoire en somme mais quand j’ai enfin compris qu’il n’y en avait pas vraiment, j’ai commencé à apprécier ma lecture sans cette nécessité de m’identifier ou du moins de sympathiser avec un ou plusieurs personnages comme dans un roman.
J’ai finalement aimé ces récits pleins de  tendresse  mélancolique et d‘humour feutré sur la vie et l’amour et tout ce qui les détruit. 

Les derniers surtout m’ont plu dont celui qui donne le titre du volume et qui relate la fin des ses parents:  l’un souffrait de la perte de l’odorat et l’autre de sclérose latérale amyotrophique. Ils s’adoraient et jusqu’au bout l'un a aidé l'autre à mourir - passage sublime - (p. 326, 327)

Dans l'avant-dernier, "Carcassonne", il est question de coup de foudre et du  bon goût ou du mauvais goût qui fait qu'on peut tomber amoureux fou au premier coup d'œil. Le début de la réflexion s'appuie en particulier sur les  amours de Garibaldi  avec  Anita,  sa femme chérie et quelques autres.  

Mal commencée, ma lecture s'est terminée en apothéose, fait suffisamment rare pour être noté! 
  
JULIAN BARNES, né en 1946 à Leicester, vit à Londres. Il est l'auteur du «Perroquet de Flaubert», prix Médicis étranger 1986, «Love, etc.», prix Femina étranger 1992, et «Une histoire du monde en dix chapitres et demi», réédité au Mercure de France - Traducteur également d'Alphonse Daudet.

Pulsations, (Pulse), Julian Barnes (Folio, 2011, 330 p.) _  Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin 

mardi 5 mars 2013

Vacances indiennes, William Sutcliffe

Drôle, sarcastique, plein d’humour, ce récit d’un séjour en Inde avec, pour seul viatique, le Lonely Planet, la bible des routards britanniques, s’est révélé une lecture très divertissante.

Pour Dave, 19 ans, le départ de tous ses amis, en voyage initiatique autour du monde, s’avère désastreux car il se retrouve seul pour les vacances d’été, à la fin de ses études pré universitaires. C’est sans compter sur Liz, la fiancée de son meilleur ami, bien décidée, elle aussi,  à partir  trois mois en Inde. Comme elle ne lui est pas indifférente, il accepte de l’accompagner. C’est un mauvais plan.

Dès l’avion, les disputes commencent. Ils ne s’entendent pas du tout. C’est une petite peste prétentieuse et méprisante qui  tombe vite sous le charme d’un gourou local, version tantrique. Dave doit continuer seul le parcours prévu. Il souffre mille maux: solitude, chaleur, foule, saleté, gastro à répétition, et ce n’est que le début d’une liste sans fin. Impossible de rencontrer réellement les habitants, il ne tombe que sur des caricatures de routards ou de hippies  comme lui qui ne lui sont d’aucun secours. 
Il faut dire qu'il râle toujours, Dave. Esprit critique, curieusement naïf et méfiant à la fois, il a tous les défauts qu'on prête volontiers aux jeunes, insouciance, ignorance, imprudence, mais il en a aussi les qualités: confiance en soi, dynamisme, humour et finalement une bonne dose de chance.

Clichés sans doute mais curieusement c'est aussi la force de cette satire de la société de consommation occidentale qui lance ainsi sur les routes, à la dérive, des hordes de jeunes passant leur temps à se découvrir entre eux, à travers mille excès plutôt qu'à connaître vraiment le pays lui-même. 
Caricature? Peut-être mais c'est amusant et sans prétention. Un agréable moment de distraction. 

Exemple du style ( traduction, cependant)
Dave rencontre deux jeunes qui viennent d'arriver.
-Tout se passera bien, je leur ai dit tout en pensant qu'à un moment ou à un autre ils seraient horriblement malades, sans parler de la dépression, de la solitude, du désespoir, du mal du pays, et du fait qu'ils finiraient probablement par se haïr. Vous allez prendre votre pied, croyez-moi.

A voir ces deux bouilles de petits lapins timides prêts à s'enfoncer dans la folie indienne, ça m'a rappelé mon bonheur d'avoir mon voyage derrière moi et non devant. Je devais m'avouer que c'était plus marrant de l'avoir fait que de le faire.
William Sutcliffe est né en 1971 à Londres. Marié à Maggie O'Farrell ( L’étrange disparition d’Esme Lennox), il est l'auteur de six romans, traduits en dix-sept langues, dont  Une semaine avec ma mère.
Vacances indiennes, William Sutcliffe,  traduit de l'anglais par Philippe Rouard,
Titre original: Are you experienced?  1997
(10-18, Domaine étranger, 308 pages, 2005)

samedi 16 février 2013

La femme qui décida de passer une année au lit, Sue Townsend


 Soyez bienveillant, car tous ceux que vous rencontrez mènent un dur combat » attribué à Platon, et à bien d’autres. 

C’est sous le signe de la bienveillance que ce roman est placé :  la bienveillance, tout simplement. 
Moins chick lit que ne me le laissaient supposer  la mignonne  couverture (On peut en  suivre la création ICI) ainsi que  le nom de l’auteur ( Papesse de la comédie satirique made in England, romancière culte outre-Manche avec,  à son actif,  la série d’  Adrian Mole ),  ce roman  raconte le ras-le-bol d’une femme,  une fois ses enfants partis poursuivre leurs études loin d’elle,  et qui , de plus,  vient de découvrir la double vie de son mari.
Elle décide alors de ne plus quitter son lit et de ne plus s’occuper de rien ni de personne, à peine d’elle-même. Elle veut se donner le temps de réfléchir,  de se souvenir, de faire des listes, ce qu’elle n’a pas eu le temps de faire encore.
Elle commence par faire le vide autour d’elle, dans sa chambre aux murs nus peints en blanc et ne voit plus le monde extérieur que par la fenêtre auquel son lit est accosté.
Eva est une femme belle et charmante,  tour à tour fille, épouse et mère exemplaire, elle fait l’unanimité autour d’elle et sa nouvelle attitude déconcerte évidemment son entourage qui doit désormais s’occuper d’elle à plein temps.
La vie de la famille  s’organise  dès lors autour d’elle,  tant bien que mal, au jour le jour.  Le plus surprenant, c’est que cette chambre devient vite le centre de la maison où tout le monde se retrouve: mère, belle-mère, mari avec sa maîtresse,  les jumeaux surdoués uniquement intéressés par eux-mêmes et leurs études, leur colocataire abusive … Cependant autant les proches d’Eva se montrent égoïstes et pénibles, autant ce sont des voisins, des étrangers, des inconnus  qui deviendront indispensables à sa survie.
Eva, toujours généreuse,  accueille dans sa chambre ceux qui ont  besoin de ses conseils et peu à peu, selon la rumeur, elle serait une sainte. Phénomène de foule autour de sa maison. Les médias s’en mêlent. C’est cette partie-là que j’ai moins aimée.
Heureusement la fin m’a surprise : je l’ai trouvée belle.

Si le ton du début est désinvolte, vif et drôle à souhait, il se fait plus sérieux ensuite. L’amour est bien présent sous toutes ses formes, du plus doux au plus sombre. A part Eva, attachante et complexe et Alexander, lumineux et plein de bon sens,  les personnages sont tracés au cordeau, un peu trop stéréotypés à mon goût. Certains m’ont paru excessifs et odieux, surtout les jumeaux mais Eva domine tellement le récit que peu importe les autres, je n’ai plus vu qu’elle  durant ma lecture. Est- elle vraiment dépressive ? Je ne l’ai pas cru au début tant elle était solaire mais à la fin, je dois bien admettre que… pas envie de l’imiter, en tout cas…même si, parfois, …  Bref une lecture intéressante!
8 mars au lit La femme qui décida de passer une année au lit  de Sue Townsend - Editions  Charleston - 448 p. -  (Sortie le 15 février 2013) Traduit de l'anglais par Fabienne Duvigneau, 

Titre original: The Woman Who Went to Bed for a Year, 2012

Je remercie les éditions Charleston pour ce livre reçu grâce à l'opération Masse critique de Babelio  

Les éditions Charleston

vendredi 11 janvier 2013

E.M. Forster, Monteriano


Le récit commence à la gare de Charing Cross,  avec le départ en grande pompe  pour l’Italie de la jeune veuve  Lilia, chaperonnée par Miss Abbott, une jeune fille de l’endroit tout aussi inexpérimentée. Toute la belle famille Herriton a tenu à l’accompagner: sa belle-mère, ainsi que Philippe et Harriet, le frère et la sœur de son mari défunt avec Irma sa propre fille. Elle est heureuse : elle se sentait trop étroitement surveillée jusque là et ce voyage soulage tout le monde car Lilia, insouciante et imprévisible, commet  bévues sur bévues, ce qui est très mal vu et considéré comme inquiétant.
Cependant ce sera pire en Italie lorsqu’elle décide de se marier  avec le beau Gino, scandalisant sa famille anglaise  puisque ce n’est qu’un fils de dentiste. On envoie alors Philippe, le beau-frère, en ambassade et en catastrophe, pour essayer d’éviter cette mésalliance mais il arrive trop tard.  
 Je m’attendais à ce que ce soit Lilia, une fois remariée en Italie,  qui devienne  le personnage principal mais il n’en est rien et les rebondissements sont suffisamment nombreux et surprenants pour que pas un seul instant l’intérêt de la lecture ne se relâche. C’est passionnant, tragique et drôle,  très enjoué aussi selon les moments.
Philippe et Miss Abbott rivalisent de présence et de prises de positions importantes et décisives, sans oublier Harriet, l’intransigeante et  fatidique belle sœur.
Si l'homme italien offre  beauté,  joie de vivre et amour, les décisions importantes sont prises par les femmes anglaises auxquelles seul l’amour paternel résistera pour le malheur de tous.

Quelques citations:
Aucun d'eux ne comprit que le conflit les dépassait, qu'il était national, que des générations d'ancêtres, bons, mauvais ou indifférents, interdisaient à l'homme latin de se montrer chevaleresque envers la femme nordique, comme à cette dernière de pardonner à l'homme latin.
 (Sa propre mère) effrayait Philippe, sans lui inspirer un respect profond. Car sa vie n'avait pas de sens et son fils le voyait. A quoi servaient sa diplomatie, ses mensonges, sa perpétuelle domination? Quelqu'un en était-il meilleur ou plus heureux? En était-elle même, personnellement, plus heureuse?  Harriet, avec sa bigoterie aigre et triste, Lilia, avec son avidité au plaisir, étaient encore d'une qualité plus divine que cette machine logique, active et parfaitement inutile. 
Le bain du bébé: Miss Abbott, comme toute femme, aimait laver n'importe quoi, a fortiori un objet humain.
 Monteriano [ou “Là où les anges craignent de marcher», ( …les sots se précipitent…, citation de Pope), son autre titre]  est le premier roman de E. M. Forster après sa découverte de l’Italie. Paru en 1905,  il est traduit en 1954 en français  par son ami Charles Mauron et c’est cette traduction que «Le bruit du temps» vient de publier en juin  2012. On y trouve déjà les thèmes principaux de «Avec vue sur l’Arno», l’affrontement entre deux modes de vie, celui, rigide et austère de l’Angleterre d’alors et celui plus souriant et spontané de la Toscane puisque le titre se réfère à San Giminiano, la ville aux treize Tours.
Tout l'art de Forster est déjà là et j'ai aimé ce premier roman presque à l'égal des autres: Avec vue sur l'Arno, Howards end,  Maurice, 
Autres billets: Dominique, Lilly, ...

Monteriano de E.M. Forster,
Traduction de l’anglais par Charles Mauron. Édition présentée et annotée par Catherine Lanone
(Le Bruit du Temps, 2012, 224 pages) Couverture: Wim Schuhmacher, San Gimignano

Titre de 1905 : Where Angels Fear to Tread

dimanche 18 novembre 2012

Annus mirabilis de Philippe Larkin

Les rapports sexuels ont commencé
En mille neuf cent soixante trois
(Ce qui était plutôt tard pour moi) -
Entre la fin de l'interdit sur Chatterley
Et des Beatles le premier trente-trois.

Jusque là il n'y avait eu
Qu'une sorte de marchandage.
Une dispute pour une bague,
Une honte qui commençait à seize ans
Et s'étendait à toute chose.

Puis soudain la querelle a sombré:
Chacun a ressenti la même chose,
Et chaque vie est devenue
Une martingale géniale,
Un jeu absolument imperdable.

La vie n'a donc jamais été meilleure
Qu'en mille neuf cent soixante-trois
(Quoique juste un peu trop tard pour moi) -
Entre la fin de l'interdit sur Chatterley
Et des Beatles le premier trente-trois.

















Sexual intercourse began
In nineteen sixty-three
(which was rather late for me) -
Between the end of the "Chatterley" ban
And the Beatles' first LP.

Up to then there'd only been
A sort of bargaining,
A wrangle for the ring,
A shame that started at sixteen
And spread to everything.

Then all at once the quarrel sank:
Everyone felt the same,
And every life became
A brilliant breaking of the bank,
A quite unlosable game.

So life was never better than
In nineteen sixty-three
(Though just too late for me) -
Between the end of the "Chatterley" ban
And the Beatles' first LP.

Philip Larkin  (1922-1985)
La vie avec un trou dedans, (éditions Thierry Marchaisse)
Traduction de Guy le Gaufey avec la collaboration de Denis Hirson

lundi 12 novembre 2012

Confusion de Cat Clarke, La vie est un beau mensonge


Jour 3
"J'ai rencontré Ethan la nuit où j'avais prévu de me suicider. Pas super pratique quand on y pense."

Dès ce début, nous savons que la narratrice, Grâce, 17 ans, est enfermée dans une pièce toute blanche et que sa seule occupation est d'écrire sur l'unique table où des ramettes  de papier  et des stylos sont mis à sa disposition. Ethan, un beau jeune homme qui la retient prisonnière, lui rend régulièrement visite et semble intéressé par ce qu'elle écrit sur son passé. 
Elle se souvient de son amour pour  Nat, tourmenté, étrange et difficile. Elle déplore la dégradation de ses liens avec Sal, sa meilleure amie. Elle évoque la disparition de son père, l'indifférence de sa mère souvent absente, sa solitude au lycée où pourtant elle se révèle une excellente élève, ses nuits de beuverie en compagnie d'autres jeunes plus ou moins connus. 

Jusque là,  rien à redire, sauf que je ne trouvais pas ce début très original parce que des histoires d'enfermement racontées par les prisonnières elles-mêmes,  avec ou sans enfant,  j'en ai lu pas mal ces derniers temps, dont deux excellents: Room de Emma Donoghue et Séquestrée de Chevy Stevens mais quand  Grâce, la jeune enfermée,   découvrit sur ses bras de très nombreuses blessures,  plus ou moins bien cicatrisées, j'ai commencé à soupçonner le véritable endroit où elle se trouvait et qui pouvait être, en réalité, le très sage et très compréhensif Ethan qui ne cessait de réclamer les récits de ses rêves nocturnes. Dès lors le charme de ma lecture s'est envolé! 

Confusion! Le titre est à lui seul le résumé du roman.  
Confusion dans les souvenirs et l'esprit de l'héroïne.
Confusion dans le comportement de ses amis.
Confusion sur la véritable identité de chacun. 
Mais confusion aussi dans ma tête de lectrice  perdue  au milieu du roman, faute de pouvoir continuer à jouer le jeu. Une fois la fin devinée - trop tôt- je ne sentais plus aucun intérêt à poursuivre ma lecture terminée en diagonale avec d'autant moins de scrupules que je ne me suis  pas attachée à cette tigresse de Grâce qui ne craint aucun excès et tombe dans tous les pièges: une véritable boule de nerfs qui agit avant de réfléchir et se mutile ensuite! Non merci! Je passe! 

Confusion de Cat Clarke, Oct 2012, 420 pages, Collection R de Robert Laffont que je remercie.
Titre original:  Entangled, Traduit de l'anglais (Angleterre) par Alexandra Maillard 

lundi 5 novembre 2012

Une place à prendre de J.K. Rowling


On le voit partout en ce moment, ce livre, avec sa  couverture rouge et jaune, pas belle du tout mais accrocheuse!  Difficile de le rater.  Juste le titre et le nom de l’auteur -  un auteur à succès,  déjà mythique.

 Annoncé  avant l’été pour la traduction française,  lu pour la rentrée littéraire par les journalistes des principaux magazines, le roman n’a pas fait l’unanimité  parmi les premiers  chroniqueurs. Presque tous ont fait la fine bouche.

On lui reproche son manque d'audace, sa vision sombre et désenchantée du monde, son côté "clochemerle saignant", ses personnages stéréotypés, son intrigue trop prévisible, sans la chaleur et le charme de Harry Potter, son style cru, violent, bref on le trouve trop terne  et d'une déprimante banalité.  On le présente aussi comme un ouvrage sur une Angleterre post-olympique  "sinistre et sinistrée ... ayant renoncé à ses"grandes espérances" et qui ne fait plus rêver. (Thierry Grandillot, du journal "Les Échos")

On est beaucoup plus enthousiaste sur les blogs littéraires! La majorité a aimé. Parfois, comme moi, on note une certaine difficulté à se sentir concerné par l'intrigue, en raison des très nombreux personnages dont on suit les histoires mais dans mon cas, je me suis dispersée en intercalant quelques autres lectures plus rapides, ce qui n'a pas favorisé  mon implication mais vers le milieu de l'intrigue, je me suis prise au jeu et profitant des vacances, j'ai passé une nuit blanche pour le terminer.  Ce sont de ces moments suffisamment  rares dans une année pour que je m'en  souvienne  toujours ensuite avec grand plaisir. 

J'ai suivi l'histoire de chaque personnage, tour à tour avec rage, enthousiasme, dégoût, peine, horreur, pitié etc. Aucun ne m'a laissée indifférente. Mes préférences allaient à Krystal et à son petit frère, à Andrew et à Sukhvinder, un peu moins à Gaïa, bref aux adolescents, plus excessifs sans doute que les adultes - et encore! - mais surtout plus sincères et idéalistes,  malmenés sans avoir encore pu faire leurs preuves. 

La fatigue aidant, je ne ferai pas de résumé, m'appuyant sur celui de l'éditeur qui n'est pas celui de la quatrième de couverture.
 Présentation de l’éditeur  
Bienvenue à Pagford, petite bourgade anglaise paisible et charmante: ses maisons cossues, son ancienne abbaye, sa place de marché pittoresque… Et son lourd fardeau de secrets. Car derrière cette façade idyllique, Pagford est en proie aux tourmentes les plus violentes, et les conflits font rage sur tous les fronts, à la faveur de la mort soudaine de son plus éminent notable. Entre nantis et pauvres, enfants et parents, maris et femmes, ce sont des années de rancunes, de rancœurs, de haines et de mensonges, jusqu’alors soigneusement dissimulés, qui vont éclater au grand jour et, à l’occasion d’une élection municipale en apparence anodine, faire basculer Pagford dans la tragédie.

Parmi les blogueurs que je connais, ont beaucoup aimé ce roman, sans réserve: Iluze, Stéphie, Belledenuit, Argali, Heclea,  Isa, Emily, et-en-plus-elle-lit, Dasola, 
Ont bien apprécié mais ont signalé des longueurs et des difficultés à entrer dans l'histoire au début : (je me mets dans cette catégorie) , Marion,  Serialreader, 
N'ont pas aimé du tout: ICI, (A l'ombre du cerisier), de nombreux journalistes  (Plusieurs blogueurs se demandent s'ils ont vraiment lu ou seulement parcouru le roman) 
Une place à prendre de  J.K. Rowling  (Grasset, 682 pages, septembre 2012) Traduit de l'anglais par Pierre Demarty. Titre original: The Casual Vacancy
Merci  aux éditions Grasset pour l' envoi de ce livre.
Nouvelle participation au challenge de Hérisson. + Les matches de la rentrée littéraire Ma note: 16/20

lundi 8 octobre 2012

La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi de Rachel Joyce


Au départ, Harold Fry est un looser, l’anti héros par excellence, un de ces hommes malchanceux, à l’enfance malheureuse, au couple qui s’effrite depuis le départ de son  fils unique. Il a honte de lui, de sa vie terne et banale et puis, un matin, une lettre arrive : Queenie Hennessy, une ancienne collègue qui lui a rendu service, lui dit adieu. Elle se meurt de cancer dans une unité de soins palliatifs, à l’autre bout de l’Angleterre. Bouleversé, il lui répond aussitôt et se rend immédiatement à la poste mais  il ne s’y arrête pas finalement. Quelque chose le pousse à continuer sa route et l’idée lui vient de  porter lui-même sa réponse à son amie. Il lui téléphone pour lui dire de l’attendre.

 Je suis en chemin. attends-moi. Je vais te sauver, tu verras. Je vais marcher, et tu vivras.

Alors commencent plusieurs mois de marche en solitaire, sans préparation, tel qu’il est parti de chez lui, avec le peu qu’il a sur le dos. Mille kilomètres à pied,  du sud au nord, à son rythme  de non sportif et par tous les temps. 

Au fil des rencontres, des souffrances endurées par son corps, des souvenirs pénibles qui le forcent à reconsidérer ses responsabilités dans sa part de malheur, il se transforme, prend une nouvelle importance pour tous les acteurs de sa vie : sa femme, son voisin,  Queenie elle-même qui semble aller mieux en l’attendant. 
 On l’admire. Les médias s’en mêlent. La folie du monde moderne le rattrape. Comment cette sorte de pèlerinage de solidarité non religieuse finira-t-il? 

Je me suis laissé doucement prendre par cette marche un peu folle au bout de soi-même, vers un improbable ultime rendez-vous. L’homme est attachant, La nature anglaise est belle. La vie est difficile pour tous. Ce n’est pour chacun qu'une marche vers quel dernier destin?
Un premier roman réussi.
  
La lettre qui allait changer le destin d’Harold Fry arriva le mardi de Rachel Joyce ,Traduit de l'anglais par Marie-France Girod (XO, septembre 2012, 368 p)Titre original: The Unlikely Pilgrimage of Harold Fry

Voir l'avis de Keisha , de Missbouquinaix,

Challenge Premier roman de Anne,  Challenge Babelio, Challenge Rentrée littéraire de Hérisson,

samedi 11 juin 2011

Meurtres entre soeurs de Willa Marsh

Dans les années 50, en Angleterre, deux demi-sœurs, Olivia et Emily, mènent des  vies de petites filles heureuses auprès de leurs parents  qui, veufs à la sortie de la guerre, viennent de se rencontrer et de se  marier Elles ont le même âge et se jalousent terriblement jusqu’à l’arrivée de Rosie, leur petite sœur,  l’enfant chérie du couple, de dix ans leur cadette, qui  attire et retient toute l’attention de leurs parents. Leur jalousie les poussera même  à vouloir se débarrasser de ce bébé encombrant  en lui glissant  dans la bouche des baies empoisonnées. La petite sera sauvée à la dernière minute mais les aînées  s’en ressouviendront beaucoup plus tard quand cette petite Rosie si mignonne  leur aura bien pourri la vie avec ses airs de sainte nitouche qui leur a cassé en douce leurs mariages et qui veut récupérer à  tout prix  l’héritage à la mort des parents.   
C’est une histoire qui se lit vite, très vite, si vite qu’on la parcourt un peu  comme un conte tout à fait dérisoire, grinçant, excessif, l’humour anglais en prime. Pas le temps de s’apitoyer sur les situations. Il s’agit presque d’un survol un peu fouillé de toute une vie, plein de vies, celles qui tournent autour de cette fratrie démoniaque sous ses aspects  si gentillets. J’ai sans cesse oscillé entre la colère, l’apitoiement, l’incrédulité, la jubilation devant tant de haine, de rivalité et de vengeance car les sentiments qui dominent dans cette charmante famille, c’est la haine, celle qui suit la jalousie  des charmantes sœurs: un vrai nid de vipères devenues de vieilles demoiselles anglaises qui tuent avec le sourire et la compassion des voisins, genre « Arsenic et vieilles dentelles ». C'est drôle et grinçant et merci à Theoma pour l'avoir fait voyager. Si j'en crois les signatures, je suis la huitième  à avoir eu ce livre entre les  mains et peut-être pas encore la dernière. Joli trajet! 
Meurtres entre soeurs de Willa Marsh  ( Littératures Autrement, 2009, 206p) Traduit de l'anglais par Danielle Wargny

vendredi 6 mai 2011

31 songs de Nick Hornby

Un livre qui se lit par la fin, est-ce bien raisonnable ? (Petite précision: c'est de mon fait, bien sûr et  peut-être pas très malin.)
En tout cas, c’est possible, avec 31 songs de Nick Hornby, que je viens de remonter de la dernière à la première page, sans problèmes et avec jubilation,  comme un magazine à vrai dire, comme  un manga, de droite à gauche.  Ça fonctionne très bien.
J’ai donc ouvert ce livre à reculons, craignant de ne pas pouvoir entrer facilement dans ce qui n’est ni un roman,  ni un recueil de nouvelles, peut-être  juste un essai sur les chansons préférées de l’auteur dont tous les romans tournent autour de la musique pop.
Ma lecture s’est révélée un enchantement : 31 chansons «favorites parmi les favorites», 31 chapitres, 31 bijoux d’une écriture simple, sincère, drôle, tendre, émouvante, passionnante, 31 facettes de cet auteur que j’aime et pourtant je ne suis pas fan de cette musique  mais j’ai connu avec d’autres chansons ces mêmes sentiments et ces mêmes émotions. Ce sont autant de petites madeleines de Proust mises en musique, de ces phrases un peu bêtes mais joliment lancées dans l’air du temps que l’on se plaît à retrouver dans notre mémoire,  comme les cailloux blancs du Petit Poucet qui ramènent sur le chemin de la maison.
Dès l’introduction, Nick Hornby précise son choix : Les 32 chansons choisies ici sont celles qui l’accompagnent sans cesse mais curieusement elles n’évoquent pas de souvenirs précis comme peuvent le faire les chansons liées à un événement exceptionnel :
«Quand on aime une chanson, quand on l’aime assez pour la laisser nous accompagner tout au long des différentes étapes de notre vie, la répétition gomme tout souvenir spécifique.»
Nous voilà prévenus : il ne s’agit pas d’un livre de souvenirs sous couvert de chansons évoquées et cependant dans chaque chapitre un aspect de la vie de l’auteur, de sa personnalité ou une allusion à un de ses livres retient l’attention et pimente l’intérêt du lecteur.
C’est ainsi que la chanson 21 : «Puff the Magic Dragon» de Gregory Isaacs est centrée sur l’évolution de Danny,  son fils autiste, de ses progrès  et de ses rapports avec la musique de sa naissance à ses sept ans au moment de l’écriture du livre.
La chanson 20 : «So I’ll Run» de Butch Hancock et Marce Lacouture ne raconte rien moins que la genèse de «Haute Fidélité».
«Je sais que, sans ces morceaux de musique,  le travail d’écriture aurait été bien plus ardu. Alors merci, Marce et Butch. Sans vous, Rob n’aurait jamais couché avec une musicienne, et c’est lui qui en aurait été vraiment malheureux.»
La chanson 19 : "Caravan" de Van Morrison est celle que l’auteur a choisie pour l’accompagner le jour de ses obsèques.  C’est là qu’il explique son goût pour la musique pop au détriment de la musique classique. C’est dans ce chapitre également qu’il précise le but de son ouvrage :
«Ce livre n’est pas fondé sur le fait que vous et moi partagions l’aptitude  d’entendre exactement les mêmes choses;  en d’autres termes, ce n’est pas de la critique musicale. Tout ce que j’espère ici, c’est que vous ayez des équivalents, que vous consacriez beaucoup de temps à écouter de la musique et que vous la laissiez bercer votre imagination.»
La chanson 18 : «A Minor Incident» de Badly Drawn Boy,  parle de l’adaptation de son livre: «A propos d’un gamin», écrit en 1996, l’année où on a fini par diagnostiquer l’autisme de son fils. J’y ai appris, presque mine de rien, que lui aussi, comme l’héroïne, avait pensé au  suicide. Mais voilà où il voulait en venir : 
«J’ai écrit un roman qui ne parlait pas de mon fils, puis quelqu’un  d’autre, en s’inspirant d’un épisode de mon livre, a écrit une belle chanson qui s’avère avoir à mes yeux une signification bien plus personnelle que n’en a mon livre.»
Un excellent livre, différent, original,  séduisant : du Nick Hornby en somme.
Je participe au challenge Nick Hornby de Sofynet. Livre aimé aussi par  ClashDoherty,
Nick Hornby: 31 songs, (10/18, 2010, 200 p) Traduit de l’anglais par Christine Barbaste