Encore un romancier canadien que je ne
connaissais pas et qui m’enchante depuis que j’ai terminé son nouveau roman
récemment traduit en français: Génération A écrit une vingtaine d’années après
Génération X, son livre culte sur les jeunes nés entre 1960 et 1980, les enfants des baby-boomers de l'après guerre .
Cette fois il s’agit de cinq jeunes,
ne se connaissant pas, vivant
dans des pays très différents, éloignés les uns des autres, à qui arrive
brusquement la même aventure: se faire piquer par une abeille venue on ne sait
d’où, ce qui focalise sur eux l’attention de tous les spécialistes du
monde puisque les abeilles sont
censées avoir disparu de la surface de la terre. Aussitôt on les arrache à leur
milieu et à leur vie ordinaire pour les isoler sur une île de l'Alaska, coupés de tout et
de tout le monde. Là on les examine minutieusement. Ils vont apprendre à se connaître et
passeront leur temps à se raconter des histoires, sur les conseils d'un des scientifiques qui les a en charge.
J’ai beaucoup aimé, surtout la
présentation des cinq personnages choisis par les abeilles et enlevés à leur vie
ordinaire, soit la première moitié du roman, après quoi, le récit se transforme
en nouvelles indépendantes les unes des autres, comme en illustration des
toutes premières phrases:
«Comment peut-on vivre sans songer à
toutes les histoires qui nous servent à arranger cet endroit qu’on appelle le
monde ? Sans histoires, notre
univers n’est que cailloux, nuages, lave et obscurité. Un village dévasté par
des eaux tièdes qui ne laissent aucune trace de ce qui a existé avant.»
Ici se place l’allusion au récent tsunami vécu par Harj au Sri Lanka, le
premier des cinq, celui qui a vu sa famille entière disparaître sous l'eau. .
«Imaginez … Vous allez à la fenêtre,
vous regardez par les persiennes et vous voyez tout le contenu du monde que
vous connaissez passer sous vos yeux dans un torrent de boue grise, un torrent
silencieux et étonnamment apaisant : des feuilles de palmier, des ânes, la
jeep de la société locale d’embouteillages Fanta, des vélos sans cadenas, des chiens morts, des caises de bières,
des barques de pêcheurs, de crevettes… des cadavres..
Imaginez une créature extra-terrestre
debout à côté de vous dans la pièce
tandis que vous lisez ces lignes. Qu’est-ce que vous lui dites? Ce qui
autrefois était en vie est désormais mort. Les extra-terrestres connaissent-ils
seulement la différence entre la vie et
la mort? Peut-être qu’ils font
l’expérience d’autre chose, quelque
chose d’aussi surprenant que la vie?
Maintenant regardez de nouveau par la
fenêtre – voyez ce que les dieux ont vomi hors de votre subconscient et dans le
monde – la rivière tiède et boueuse qui transporte des chars crevés, des vieilles femmes drapées de saris
humides, un bouc mort, des mouches qui bourdonnent, indemnes, juste au-dessus
de la mêlée …
Et maintenant que faites-vous – est-ce
que vous priez?
Qu’est-ce que prier sinon vouloir que
les moments de cette vie s’assemblent pour composer une histoire – quelque
chose capable d’expliquer certains événements qui, vous en êtes sûrs, ont un
sens.
Moi, je prie.»
Le second piqué est Zack, un jeune
agriculteur américain de L’Iowa qui rencontre l’abeille au beau milieu d’un
champ de maïs alors qu’il est à poil au volant de Maizie, sa
moissonneuse-batteuse ultra perfectionnée, la plus démente du monde, avec poste de pilotage ergonomique
entièrement pressurisé et climatisé, visibilité panoramique et isolation
phonique garanties, avec quatre
écrans plasma allumés, caméra satellite à bord dont il se sert pour tracer «une
bite avec une paire de couilles sur
quatre hectares ». Lui aussi est
orphelin, son père s’étant récemment tué dans un délire de drogues. Le tracteur
était son héritage!
Samantha, elle, est une néo-zélandaise
aux distractions étranges comme celle du «earth sandwich», un truc internet consistant à photographier deux tranches de pain avec une planète entre eux, en se mettant
d’accord avec une personne à l’exact opposé mathématique du lieu où vous êtes!
Compliqué! A été piquée au moment où ses parents
lui avouaient gravement leur terrible
secret: ils ne croyaient plus en rien, ni en Dieu, ni à une quelconque
religion.
Le quatrième est Julien, le français
dont l’idée fixe et de muter. Il est très ambitieux et déteste le monde réel.
La dernière est Diana, canadienne de
bonne famille, pieuse, célibataire qui cherche à se marier malgré le syndrome de la Tourette dont elle souffre
. «C’est choquant la première
fois mais à la cinquième salve de «couillesdanslecul », les gens
arrivent à faire la sourde oreille.»
Un roman donc sur la génération des quarante ans par un des leurs, le tout plein de profondeur et d'humour, juste comme j'aime. Un bon cru!
Génération A, Douglas Coupland
Roman traduit de l'anglais (Canada) par Christophe Grosdidier
(Éditions Au diable vauvert, 2013 pour la traduction, 316 p.)