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lundi 4 août 2014

La belle ténébreuse de Biélorussie, Jerome Charyn

Tout lecteur a ses faiblesses et ses lacunes. Les miennes sont flagrantes quant à  ce roman de Jerome Charyn sur la vie des émigrés de l’Europe de l’Est avant guerre, à New York,   et viennent surtout de ma méconnaissance de l’histoire politique du Bronx avec ses luttes mafieuses intestines. 
Ceci mis à part, j’ai beaucoup aimé ce récit évoquant l’enfance du narrateur de cinq à sept ans, de  1942  à  la fin de la guerre, aux côtés de sa mère chérie et admirée, la belle Faigele, venue de  Moguilev, en Biélorussie, où elle a laissé son frère aîné dont elle attend interminablement des nouvelles. Harvey, son fils aîné, parce qu’ asthmatique,  est exilé en plein désert, dans l’Arizona.  Il préfère son père, Sam, l’occasionnel marchand  de fourrure. Son petit frère Jerome, lui, «bébé Charyn», le narrateur,  a choisi sa mère, tour à tour croupière d’un gros bonnet  de la pègre,  trempeuse de cerises dans du chocolat, reine du marché noir. 
Nous allions par les rues, l’enfant prodige en culottes courtes et sa mère, d’une beauté si insolente que cessait tout commerce : nous pénétrions alors dans un univers au ralenti où femmes, hommes, enfants, chiens, chats et pompiers dans leur camion la regardaient passer, les yeux emplis d’un tel désir que je me faisais l’effet d’un usurpateur en train de l’enlever vers quelque distante colline.  
 Joli récit autobiographique  d’une vie difficile,  dans une époque dramatique et dans un milieu des plus violents,  à travers le  regard d’un jeune enfant qui, très naturellement,  magnifie  les événements, les rendant magiques et  nostalgiques. Une écriture légère et tendre. Un vrai bon moment de lecture. 
 Nous allions entrer dans le marché couvert quand une petite bande de gens en haillons s’approcha de nous, des hommes avec un drôle d’uniforme, des moustaches grises et d’énormes yeux qui vous pénétraient. C’étaient des prisonniers de guerre italiens accompagnés par la police militaire: sifflets, casques et pistolets. (..) Ils avaient été placés dans une situation comique. L’Italie s’était rendue depuis des lustres et ces prisonniers de guerre auraient dus être renvoyés chez eux, mais c’était impossible tant que les Allemands occupaient l’Italie du Nord (…) N’étaient-il pas eux aussi des voyageurs comme maman et moi?  Piégés dans l’énigme de notre siècle, fêtant Noël en mai, à l’intérieur d’une minuscule bulle italienne. Maman ressentait-elle sa propre condition de prisonnière à les voir ainsi. Ils ne murmuraient rien, ils ne ricanaient pas. Ils regardaient. Et maman fut incapable de se dérober à ces clowns prisonniers. Elle courut soudain, courut les étreindre, serra chacun de ces prisonniers de guerre dans ses bras, les laissa fourrer leur nez dans la fourrure soyeuse de son manteau: la police militaire n’en revenait pas; c’était comme s’ils étaient eux aussi prisonniers, étant privés de sa chaleur. 
La belle ténébreuse de Biélorussie, Jerome Charyn
(Gallimard, collection  Haute Enfance, 1997, 182 pages + 8 p. hors texte, 8 ill. 
Titre original: The Dark Lady from Belarusse
Traduit de l’américain par Marc Chénetier

Jerome Charyn est un auteur américain primé. Ayant publié près de 50 œuvres, Charyn s’est bâti au fil du temps une réputation d’écrivain prolifique et imaginatif, abordant les thèmes de la vie américaine réelle et inventée,  l’un des plus importants écrivains de la littérature américaine.


Le Bronx, année cinquante (Figaro)

lundi 16 juin 2014

Maine, J. Courtney Sullivan

Après avoir beaucoup aimé Les débutantes, le premier roman de J. Courtney Sullivan,  c’est avec un grand plaisir que j’ai lu  Maine,  son  second ouvrage et que je lirai  le troisième qui vient de sortir: Les liens du mariage. J’aime les thèmes choisis, le style et les  personnages.  
Cette  histoire de famille sur trois générations,  autour d’une belle propriété familiale de vacances, à Cape Neddick, dans le Maine, m’a passionnée.
Au départ comme à la fin,  il y a Alice, la mère et la grand-mère qui accueille  tour à tour chaque été ses enfants et petits enfants  dans sa maison si convoitée. A quatre-vingt-trois ans, veuve et solitaire pendant le reste de l’année, elle s’est rapprochée du jeune père Donnelly, très dévoué à la paroisse auquel elle vient de léguer toute sa propriété sans même avertir ses enfants. Les fermetures de plusieurs églises voisines l’ayant bouleversée, elle espère ainsi contribuer  à sauver la sienne.
C’est l’intrigue principale qui se déroule du mois de mai au moment où cette décision a été prise jusqu’au 15 août suivant, jour de l’Assomption quand Alice, la mauvaise mère, la belle méchante agaçante personne se retrouve seule à prier dans son église. 
Entre temps on aura connu et suivi les vies de ses enfants, essentiellement   celles de Kathleen, sa fille mal aimée qui vit loin d’elle, avec son second mari, dans sa ferme d’élevage de  vers de terre,  Maggie, la fille de celle-ci, la douce  qui pleure le départ de son ami, enceinte d’un enfant qu’elle décide de garder, celle aussi de Ann Marie, sa belle fille, l’impeccable,  l’irréprochable, qui s’occupe de tout et de tous et qui vient d’être choisie pour la finale des Maisons de poupées, ce dont elle est très fière. 

On se doute bien que la découverte de la perte de la maison  et du cottage du Maine où ils aimaient se retrouver chaque été aura des conséquences terribles pour chacun d’entre eux et on attend avec impatience leurs retrouvailles. L’attente est longue un peu trop parfois mais rien n'aurait pu m'empêcher d’aller jusqu’au dénouement, cette famille étant presque devenue la mienne le temps de ma lecture. De surprises  en révélations sur les uns et les autres, je n’ai vraiment pas été déçue.

J’ai aimé. Beaucoup. 


Autres billets: Brize  ne s'est pas ennuyée une seconde 

cuné, Cathulu, Clara,  L'irrégulière, sont très enthousiastes,
pour Antigone, c'est un délicieux coup de cœur
Theoma a aimé tout en trouvant parfois le temps un peu long, 
Hautement recommandable malgré quelques longueurs vers la fin pour La Comète
Éblouissant de maîtrise pour Philisine Cave
Bourré de qualités pour Aifelle
Un roman difficile à quitter pour Nadael qui en a fait également un coup de cœur
Un roman dévoré avec plaisir par Keisha
Bianca  a aimé malgré une fin jugée un peu décevante
Fin un peu faible aussi pour Céline qui a aimé cependant ce roman très féminin aux nombreux thèmes (malgré quelques coquilles)

Maine, J. Courtney Sullivan
Camille Lavacourt, traductrice
Poche, 2011, 600 p. Date de parution: 30/4/2014

Deuxième participation au challenge de Bianca: Un pavé par mois

dimanche 6 avril 2014

Loving Frank par Nancy Horan, Lecture commune


Je termine ce livre  bouleversée après être passée par toute la gamme possible des réactions d’une lectrice lambda qui, tout en connaissant l’architecte Frank Lloyd Wright et ses belles réalisations, ignorait tout de sa vie privée. Autant dire que  je suis passée par bien des émotions  durant la lecture de ces 540 pages (Buchet/Chastel éd.). Tout d’abord, j’ai failli abandonner dès la première partie  tellement l’histoire de l’infidélité du couple Frank Lloyd Wright et Mamah  Borthwick Chesney, chacun marié de son côté avec 9 enfants à eux deux, me semblait convenue et  désormais banale mais l’intérêt est venu dès leur fuite en Europe et s’est accru avec la rencontre entre Mamah et la féministe suédoise  Ellen Key  dont elle voulait devenir la traductrice au point de ne pas suivre son  amant lors de son retour en Amérique. Quant à la troisième partie,  le divorce de Mamah  et les retrouvailles avec ses enfants, la construction de Taliesin, leur maison commune à elle et  Frank mais près de la famille de celui-ci et la fin surtout, je l’ai trouvée d’une grande intensité dramatique. J’ai avalé ce récit, le cœur battant,  d’autant plus que je savais l’histoire  vraie  puisque,  comme journaliste, la romancière avait fait de sérieuses recherches avant de se lancer dans son récit.
La grandeur de ce roman tient avant tout pour moi au fait que ce ne soit pas une simple histoire d’amour contrarié, violemment rejeté par la société et la presse de l’époque mais c’est surtout l’évocation plus ample de la difficulté d’être une femme libre en ces premières années du XXe siècle qui est au centre du récit.

J’ai longtemps été partagée  entre deux sentiments contradictoires: le rejet et l’agacement devant la légèreté des personnages quant à l’abandon de leurs enfants. Ceux de Mamah n’avaient alors que deux et sept ans si je me souviens bien. Pour moi, il n’y a rien à faire, excuser un tel comportement m’est difficile. D’un autre côté j’ai admiré la prise de position féministe qu’elle a adoptée par la suite et son courage  pour affronter tous les moments de détresse éprouvés au cours des nombreuses épreuves   vécues dans la solitude la plus complète. Le personnage de Frank Lloyd Wright ne sort d’ailleurs  pas grandi de cette histoire  me semble-t-il. Je l’ai ressenti comme trop  égoïste et léger  pour être attachant. Ceci dit, j’ai beaucoup aimé ce livre et je vais poursuivre avec quelques recherches sur  ces personnalités  remarquables mais fragiles aux destins si tragiques . 

C'est une lecture commune avec Enna  , Jules, Sylire et Sophie/Vicim  

Loving Frank par Nancy Horan
(Buchet-Chastel, Traduit de l'américain par Virginie Buhl 2007/2009, 540 p)


lundi 13 janvier 2014

Cinq jours, Douglas Kennedy


Dans le Maine, de nos jours. À 42 ans, Laura Warren sent qu'elle est à un tournant de sa vie. Depuis quelque temps, cette technicienne en radiographie, au professionnalisme et au sérieux loués par tous, se surprend à être de plus en plus touchée par la détresse de ses patients. Elle ne trouve pas beaucoup de réconfort à la maison : son mari est sans emploi depuis 19 mois; son fils, artiste dépressif, se morfond depuis sa rupture amoureuse et sa fille s'apprête à partir à l'université. Aussi voit-elle dans cette conférence à Boston une parenthèse bienvenue, sans imaginer que ces quelques jours vont bouleverser à jamais son existence... Richard Copeland est lui aussi en pleine confusion. À l'étroit dans un mariage contracté par dépit plus que par amour, incompris par une femme devenue de plus en plus distante, frustré professionnellement et connaissant de grandes difficultés avec son fils, un garçon brillant mais psychologiquement très instable, il rêve de s'échapper. Entre ces deux esseulés, une folle passion, un aperçu du bonheur, un avant-goût de liberté. Une autre vie serait-elle possible? Et pourtant... Et si, finalement, la plus grande peur de l'homme était d'accéder au bonheur? (éditeur)
Cinq jours de Douglas Kennedy, (Belfond, 2013, 371 pages) Traduit de l'américain par Bernard Cohen

Un homme et une femme, mariés chacun de leur côté, se rencontrent lors d'une conférence, à Boston, loin de chez eux.  Pendant cinq jours, ils se découvrent, se rapprochent, s'aiment, décident de s'installer ensemble mais ce projet se réalisera-t'il une fois de retour chez eux? 
Thème banal, Thème connu, thème toujours actuel: l'infidélité et puis après? 
Voilà encore un de ces romans qui aurait pu me plaire.  J'en ai aimé certains passages et surtout Laura,  le personnage central,  mais finalement je l'ai trouvé trop long et trop plein d'évidences mais ce qui m'a  surtout gâché mon plaisir, ce sont les dialogues, trop nombreux et trop bavards. 
On commence par assister aux  consultations de l'héroïne. Laura découvre en un clin d'œil les cancers sur les radios qu'elle fait et ça contribue à la rendre triste et légèrement dépressive,  avec en plus tous les ennuis du quotidien dans son couple. Elle  est forte, courageuse, bonne épouse, bonne mère, etc mais je l'ai cependant trouvée trop conciliante. Elle n'affronte pas la mauvaise humeur constante de son mari mais essaie toujours de la minimiser. 
Quant à Richard, bon, je préfère ne pas en parler. Je n'ai pas compris ses décisions! Je lui en veux! 

Je retiens ce passage:
Nous nous sommes aperçues que nos choix étaient toujours en lien avec nos dilemmes personnels hormis "Les frères Karamazov"  et " l'Arc-en-ciel de la   gravité" de Pynchon sur lequel nous avons passé quatre soirées entières pour tenter de le comprendre. Ainsi nous avons exploré la complexité des relations familiales (Dickens et son "Dombey et Fils"), celle de l'argent (  le formidable "Quelle époque!" d'Anthony Trollope) celle de l'identité nationale ("Une tragédie américaine", "Babbitt") et, bien évidemment, celle  de  la vie conjugale, ("Conflits de famille" d'Alison Lurie," Couples" d'Updike,  "Madame Bovary")
 Cinq jours de Douglas Kennedy, (Belfond, 2013, 371 pages) Traduit de l'américain par Bernard Cohen

dimanche 8 décembre 2013

Le destin miraculeux d'Edgar Mint par Brady Udall

Ce livre est formidable. L'ayant pris au hasard faute de temps,  je ne m' attendais pas à un tel plaisir de lecture.  J’ai eu la main heureuse: j’aime les romans d’apprentissage et c’en est un.   Il est très intéressant, ce jeune auteur américain élevé dans une famille nombreuse de Mormons et je compte bien lire "Le polygame solitaire"  maintenant! 

Edgar Mint est un jeune métis - père blanc, mère apache - abandonné par son père, délaissé par sa mère alcoolique, apprenant la vie  de vilaine manière, à l’hôpital tout d’abord car la voiture du facteur lui  a roulé sur la tête, puis dans un pensionnat ghetto où il devient le souffre-douleur de garçons plus âgés, enfin dans une famille  mormone, chaleureuse mais un peu bancale après la mort récente du dernier enfant et le retour des vieux démons de son enfance dont l'inquiétant docteur qui l'a guéri mais  le poursuit désormais sans cesse.  

 Racontée ainsi, l’histoire semble très  triste et en effet, ce n’est pas un destin bien gai que celui d’Edgar Mint et pourtant on s’intéresse vite à cet enfant et à  son évolution et cette sympathie ne cesse de s’accroître au fil des pages. Il est très attachant en effet, ce petit  Oliver Twist moderne, plein de ressources, de charme, d’humour, de  force et de fragilité à la fois. On voudrait le protéger, l’avertir des dangers qui l’entourent.  Le quitter au bout des cinq cents pages  est un  vrai déchirement. Plusieurs lecteurs  l’ont comparé au jeune Garp d’Irving, référence suprême pour moi! .  
C'est un grand roman très riche, poétique, sans temps mort, digne des meilleurs, bref un coup de cœur que mon pauvre résumé, écrit à la va vite, trahit à la façon d’un squelette: toute la chair du récit  en ayant disparu.   

Quelques citations:
Ne pouvant plus se servir de sa main à la suite de son accident, Edgar  passe son temps libre à écrire à la machine:
Pour moi oublier n'existe pas. Rien n'est vague. Rien n'est flou. Je me rappelle tout: chaque nom, chaque regard, chaque mot, chaque fraction de seconde de chaque instant. Ce que je crains le plus, c'est oublier, si bien que je thésaurise, j'emmagasine avec obsession - tout a un sens et je ne jette rien. 
Son premier plaisir en arrivant chez les Mormons:
Comme tout sentait bon! Je venais d'un enfer olfactif - odeur d'ammoniaque de l'urine,  puanteur des chiottes qui, par les chaudes journées d'été, planait comme un nuage empoisonné, odeurs de serviettes sales, de désinfectant, de matelas moisi et d'encaustique, odeur poussiéreuse du passé qui s'échappait par les bouches de chauffage - et je tombais  dans un paradis de fragrances: le linge propre qui apparaissait comme par miracle dans les tiroirs, le pain frais dans la cuisine, la salle de bains aux effluves de lavande, de citron et de parfum, les couettes et les oreillers qui sentaient comme un vif matin d'hiver. 
Nombreux sont les  billets  très positifs,  sur Babelio par exemple   

Le destin miraculeux d'Edgar Mint 
par Brady Udall
Traduit de l'anglais  - États-Unis, par Michel Lederer
(10/18, 2001, 536 pages)

mardi 19 mars 2013

Philip Roth, Les Faits, Autobiographie d'un romancier


Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Philip Roth. Il a 80 ans et a décidé qu’à partir de cette date il n’écrirait plus de romans pour s'occuper entre autres  de ses  archives, soucieux de les confier au biographe qu'il s'est choisi, celui de Richard Yates et de John Cheever: Blake Bailey


A cette occasion, Ys  a proposé de lire un de ses livres et j’ai choisi   Les Faits,  son autobiographie  écrite en 1988.
Curieuse entreprise d'aiIleurs que celle de commencer le récit de sa vie en s'adressant tout d'abord  à Zuckerman, son  héros  principal  que l’on retrouve dans une dizaine de ses  romans .  
Après lui avoir exposé ses raisons d’écrire ce livre,  suite à  une longue dépression due à la prise d’un médicament (l’Halcion), il lui demande son avis sincère sur l’utilité d’un tel travail. Parce que Les faits ont compté pour moi plus qu’il ne peut apparaître et parce que je n’ai jamais écrit auparavant sans que mon imagination ait été enflammée par quelqu’un comme toi, Portnoy, Tarnopol ou Kepesh, je ne suis pas vraiment habilité à le dire.

 La réponse  du héros arrivera très naturellement à la fin, longue, circonstanciée, définitive et malicieuse: Cher Roth,  J’ai lu deux fois le manuscrit. Voici la sincérité que tu exiges: Ne le publie pas; tu vaux beaucoup mieux lorsque tu écris sur moi que lorsque tu rapportes ta propre vie avec «exactitude»… Dans la fiction, tu peux être tellement plus véridique sans te soucier tout le temps de ne blesser personne directement.  Tu crées un monde imaginaire infiniment plus excitant que le monde dont il procède … Aujourd’hui, tu n’es rien d’autre qu’un texte en marche.»   


En somme ce que lui reproche son personnage, c’est d’avoir embelli la réalité, de l’avoir adoucie, d’avoir adopté un ton de réconciliation, de gentillesse et d’amour qui ne lui convient pas, parce que , sans bataille, on ne reconnaît plus Philip Roth, ce pourrait être n’importe qui.

Autrement dit, selon lui, l’autobiographie affirmée est plus fictionnelle que la fiction revendiquée. Son principal défaut serait de ne rien apprendre aux lecteurs de ce qui, dans la vie de l’auteur, a fait surgir les personnages  eux-mêmes.
Mais dans cet échange qui doit l’emporter du créateur ou de la créature?  Zuckerman s’incline, sans illusion.  Le livre sera publié. 
Je l’ai trouvé aussi passionnant qu’une histoire imaginaire sauf  que l’auteur en est le personnage qui dit avoir vraiment vécu ce qu’il raconte. Boucle sans fin. Où est la vraie vérité? Dans la vie ou dans l’œuvre accomplie? 
Deux citations:
Dans mes premiers récits d'étudiant, j'avais réussi à emprunter à Salinger sa tonalité nauséeuse et au jeune Capote son arachnéenne vulnérabilité, et à imiter audacieusement mon titan, Thomas Wolfe, aux extrêmes de la suffisance et de l'auto-apitoiement. 
Sur Portnoy et son complexe:
C'était un livre dont le propos n'était pas tant de me "libérer" de ma judéité ou de ma famille (ce que beaucoup de lecteurs croyaient, convaincus par le déballage de Portnoy's Complaint, que l'auteur devait être en mauvais termes avec l'une ou l'autre) que de me libérer de modèles littéraires d'apprenti, particulièrement de la redoutable autorité universitaire de Henry James, dont le Portrait of a Lady avait été virtuellement un guide au moment des premiers jets de Letting Go, te de l'exemple de Flaubert, dont la distante ironie à l'endroit des désillusions, désastreuses d'une provinciale m'avait conduit à feuilleter obsessionnellement les pages de Madame Bovary  pendant les années où je cherchais le perchoir d'où observer les gens dans When She was good.
Philip Roth, Les Faits, Autobiographie d'un romancier , Traduction de l'Anglais par Michel Waldberg (Gallimard, 1988/90, 223 p.)

lundi 4 mars 2013

Karoo, Steve Tesich, en audiolib


Week end passé  avec Karoo,  cet Ulysse moderne,  le personnage magistral de Steve Tesich,  lui-même mort subitement, à 54 ans,  avant la publication de son roman, lu ici par  Thibault de Montalembert  de façon très agréable.

Saul Karoo,  l'anti-héros américain par excellence, arrivé à la cinquantaine, s'aperçoit qu'il n'a réussi que dans son métier - et encore-  mais que par ailleurs,  dans sa vie,  tout n'est qu' un ratage complet. Divorce, fils adoptif tenu à distance, alcoolisme sans ivresse possible, santé déclinante, solitude, accumulation de névroses. Une prise de conscience s'impose à lui après un dernier travail de réécriture réductrice  d'un auteur qu'il admire. Mais même en voulant bien faire, comme en réunissant son fils et sa vraie mère, par exemple, il ne commet que des erreurs et tombe de plus en plus bas. Jusqu'où mènera-t-il sa vie? Dans la dernière partie ce n'est plus lui le narrateur. 

Rien ne me conduisait à aimer un tel personnage qui semble tout d'abord n'avoir que  des  défauts mais je n'ai eu que de la compassion pour lui. Sa lucidité, son humour cynique envers lui-même, ses maladies, ses tares, ses tocs,  tout ce qu'il ne peut contrôler , tout ce qui lui échappe de plus en plus et dont il est très conscient,  tout cela me l'a finalement rendu presque attendrissant et en tout cas pleine d'admiration pour le style vraiment éblouissant de l'auteur. 
J'ai aimé la précision des détails, les références à la tragédie grecque et à ses héros mythiques, la description des États-Unis de ces dernières années, l'humour noir, les épisodes drôles et dérisoires, difficilement oubliables. L'auteur se permet tout, au plus près des réalités quotidiennes. C'est audacieux, désespéré, maîtrisé et surréaliste à la fois. On a parlé de chef d'œuvre -  avec raison.   

Karoo,  de Steve Tesich, lu par Thibault de Montalemberttraduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Wicke, 608 pages, publication posthume du livre, parution: 16/01/2013

mardi 15 janvier 2013

James Patterson, Lune de miel

Lune de mielIl ne faut pas se fier aux apparences. Tout allait parfaitement bien. Maintenant plié en deux, j’agrippe mon ventre, en proie à une souffrance atroce. Bon sang que m’arrive-t-il? Si seulement c’était la Mort, venant mettre fin à cet épouvantable martyre! Mais ce n’est pas elle, pas encore, et je comprends tout à coup que, même si je ne sais pas ce qui m’a tué ce soir,  je sais foutrement bien qui l’a fait.
Nora Sinclair,  jeune décoratrice new yorkaise,  est l’exemple même de la réussite: belle, élégante, recherchée, elle sait aussi se montrer très organisée. Il le faut lorsqu’on mène plusieurs vies à la fois, dans trois endroits très différents: son loft à Manhattan, le manoir de son fiancé Connor et la propriété de son mari, Jeffrey, un écrivain célèbre. Son point faible, ce sont les visites régulières  qu’elle rend à sa mère à demi inconsciente désormais mais envers laquelle elle éprouve une vraie dévotion.
En réalité Nora est une femme très dangereuse, une veuve noire, qui tue ses riches maris pour s’enrichir. Justement arrive John O’Hara, un inspecteur du FBI qui se fait passer pour un agent d’assurances… 

Comme il se doit tout semble trop simple et je n’ai cessé d’aller de surprise en surprise.
Je comprends mieux maintenant pourquoi en 2012, James Patterson était cité par le magazine américain Forbes comme l'écrivain le mieux payé au monde. Il est doué!
 James Patterson: Lune de miel (Honeymoon)
Traduit de l'américain par Catherine Ludet
Policier / Thriller (Poche), 2004, 348 pages.
Challenge de Liliba

mercredi 28 novembre 2012

Agent Secret X-9, vol.1, Dashiell Hammett, Alex Raymond, ma BD du mercredi




Il s'agit ici du premier volume dont le héros est l'agent secret X9 qui a eu son heure de gloire dans le quotidien américain Evening Journal en 1934. Dashiell Hammett qui l'a créé est  alors un romancier très célèbre surtout connu pour ses romans La Moisson Rouge et Le Faucon Maltais, adapté en 1941 par John Huston avec Humphrey Bogart
C'est à ce moment-là, au plus fort de sa popularité que le magnat de la presse William Randolph Hearst lui commande un strip quotidien pour concurrencer le Dick Tracy de Chester Gould
On recrute le jeune dessinateur Alex Raymond, l'auteur du futur Flash Gordon,  de Rip Kirby. A eux deux , ils publient 400 bandes quotidiennes, inventant ainsi le polar moderne. Leur style est brutal, direct, très efficace, entièrement tourné vers l'action tout en prenant soin de ne pas dévier de la morale de cette époque de l'avant-guerre  et de la grande dépression américaine. 
Cette édition présente l'avantage de respecter la présentation très particulière de la publication de ces bandes quotidiennes faites de trois à  quatre dessins rectangulaires.



Sur les trois histoires racontées dans ce volume, c'est la plus longue que j'ai préférée : X-9 contre le Dominateur.
C'est une histoire d'espionnage, de poursuites en voitures, de coups de poing entre les agents du FBI et les gangsters. On y trouve une femme fatale et vénéneuse,  un majordome véreux, des journalistes trop curieux, et un cerveau mystérieux qui dirige l'organisation du crime, ce fameux Dominateur que l'on ne voit jamais. 
Ce que j'aime, c'est l'atmosphère rétro de ces années trente-quarante à New York, la simplicité des actions entreprises, la naïveté des tirs, de face, de dos, de près, de loin. On tire comme on respire. Tout le monde est armé, se  déguise à un moment ou à un autre,  est fait prisonnier, se défait de ses liens en un rien de temps, trahit ses amis, ment, risque la mort à tout moment. 
J'y ai retrouvé à la fois de la nostalgie pour l'époque évoquée et de l'amusement pour tant d'allégresse dans les scènes évoquées, comme dans les vieux films en noir et blanc, un peu sautillants, un peu trop rapides et trop attendus aussi. On devine ce qui va se passer mais c'est un plaisir de constater qu'on a vu juste et les rebondissements s'enchaînent ainsi sans qu'on ait le temps de s'ennuyer. 
J'ai été ravie de me plonger dans ces histoires très datées mais si évocatrices. On est très loin des séries d'aujourd'hui si effrayantes, type Walking Dead par exemple! 
Agent Secret X-9, volume 1,  Dashiell  Hammett, Alex Raymond, 1934/1935, L"affaire Martyn,  X-9 contre le dominateur, Le mystère des armes silencieuses. (Futuropolis,  format à l'italienne, 1980)



Top BD des blogueurs 2012: 15/20

Yaneck propose un challenge CLASSIC'S BD auquel je me suis inscrite.


J'ai appris, à ma plus grande surprise, qu'en 2011, 4800 nouveautés BD avaient été publiées  et que le nombre de BD publiées en France avait presque triplé depuis 2000. (Source: rapport du ministère de la culture)

Alex, Amandine, Arsenul, Asphodèle, Benjamin, Carole, choco, 

Chrys, CristieDelphine, Didi, Dolly, Emmyne, Estercalim,Hilde, 

Hélène, Hérisson08, Iluze, l' Irrégulière, Jérôme, Kikine,

La-ronde-
des-post-itLirepourleplaisir, Lou,Lounima, Lystig, Mango,  


Manu, Margotte,   Marguerite,  Marie, Marion, Mathilde, Mélo,   


MissAlfie, Miss Bouquinaix,  Moka, Mo',NatioraNoukette,  OliV', 


Pascale, Paulinelit, Sandrounette, Sara, Sofynet, Soukee, Syl, 


Theoma, Un amour de bd,  Valérie, Sophie/Vicim, Syl, Vero, Wens, Yaneck


Yoshi73,Yvan,   Mr Zombi, 32 octobre,

lundi 26 novembre 2012

Rêves de garçons de Laura Kasischke


Tous les ans, on raconte des histoires autour du feu de camp. (…)  Année après année, on répète les mêmes histoires – épouvantables, terrifiantes et véridiques- et il y a toujours des filles pour se cacher le visage dans les mains pendant le récit.

Un jour il y eut celle-ci:
La jeune fille qui, un après-midi d’été, file en douce de Pine Ridge, la colo des pom-pom girls, avec deux copines dans une petite voiture de sport rouge, et qui sourit à deux garçons à bord d’un break mangé par la rouille. 

Ainsi est-on averti, dès l'avant-propos, qu'il va se passer quelque chose d'atroce dans un récit en apparence léger et charmant dont les héroïnes sont trois jeunes  américaines qui  passent quelques jours d'été  vers la fin des  années 70 dans un camp de vacances  pour pom-pom girls. Un jour, elle décident de fausser compagnie à leur groupe pour aller se baigner  dans un mystérieux lac tout proche. Elles sont gaies, insouciantes, un peu exaltées dans leur décapotable et lorsqu'elles rencontrent deux garçons dans une voiture  toute rouillée,  Krystie, la narratrice toujours aimable et de bonne humeur, ne peut s'empêcher de leur sourire.  A partir de ce moment, les jeunes gens les suivent et essaient de les poursuivre mais leur voiture n'en est pas capable. Cependant l'impression d'être suivies en permanence  et épiées ne quitte plus les trois amies. Un climat d'angoisse s'installe y compris pour le lecteur.  Les deux voitures se croisent à nouveau  et le pire peu à peu s'installe.
Je croyais avoir deviné la suite mais j'étais très loin du compte et n'ai rien vu venir. La fin m'a laissée sans voix; je ne m'y attendais pas du tout et c'est la force  du récit d'obliger le lecteur à reconsidérer  toute l'histoire avec ce qu'il sait désormais. 
On a parfois reproché à l'auteur de  trop laisser traîner l'arrivée du coup de théâtre mais pour moi c'est ce qui fait toute la force de l'aventure. 
Je compte bien  lire d'autres romans de Laura Kasischke maintenant.

Autres avis chez Babelio, Kathel, Yspaddaden, entre autres. 

Rêves de garçons de Laura Kasischke, (Livre de Poche, Christian Bourgois éditeur, 2006, /2009, 250 pages) titre original: Boy Heaven, Traduit de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy.
Merci au livre de Poche pour ce partenariat.

vendredi 23 novembre 2012

Joyce Carol Oates, Petit oiseau du ciel

Krista et Aaron, Aaron et Krista,  comme des Romeo et Juliette américains d’aujourd’hui,  attirés, déchirés,  repoussés, interdits l’un à l’autre à cause de leur histoire familiale.
J’ai aimé, j’ai aimé, j’ai beaucoup aimé.

Krista d’abord puis Aaron racontent tour à tour leur vision du dramatique événement qui a détruit leur vie, depuis leur adolescence jusqu’à ce qu’ils se retrouvent à l’âge adulte.

Les faits: Krista Diehl et son frère Ben vivent heureux en famille et au collège dans la petite ville de Sparta, dans l'état de New York. Ils apprécient particulièrement leurs sorties avec leur père  dans le bar où la jolie et pétillante serveuse Zoe Kruller  les accueille si gaiement en leur offrant de succulentes glaces jusqu’au jour où celle-ci est retrouvée assassinée chez elle.
On ne retrouve pas  le coupable mais deux hommes sont fortement soupçonnés: le mari de Zoe dont elle vient de divorcer  et qui sombre dans l’alcoolisme et son  amant, Eddy Diehl, le père de Krista,  obligé dès lors  de divorcer à son tour et de s’éloigner de ses enfants. Son fils Ben est immédiatement persuadé de la culpabilité de son père à l'inverse de sa sœur qui s'accroche à l'idée de son innocence. 
Aaron, le fils de Zoe, lui aussi défend son père et souffre de cette situation mais, contrairement à Krista qui veut se faire oublier, il se montre agressif et querelleur, un dur parmi les durs, un bad boy, séduisant et séducteur mais solitaire. 
En secret, chacun épie l'autre, au collège, dans leur quartier, partout où ils  le peuvent mais sans jamais le montrer. Obsédés l'un par l'autre, ils éprouvent autant d'attirance et de curiosité que de répulsion, de peur et de haine. 
Au milieu de toute cette noirceur familiale et urbaine où règnent la violence, l'alcool, la drogue, surgit un amour étrange et silencieux, fait de non-dit, de rejet, d'abandon, de danger, de  protection et de déchirement. 
Comment résister  à une telle passion, à tant de folie, de fureur et de désir de vivre une nouvelle vie, de tout recommencer? 

Comment ne pas aimer un tel roman? Je passe sur le récit d'Aaron, un peu répétitif d'une histoire que l'on connaît déjà, ce n'est qu'un tout petit bémol face à l'admiration éprouvée par ailleurs. 
J'ai lu de nombreux livres de cette romancière, Hudson River, Le Musée du Dr Moses,  Sexy,  
Les Chutes,  mais ce roman-ci ne ressemble à aucun autre.  J'ai beaucoup  aimé cette lecture. 

L'avis de Cynthia , convaincue aussi.

Joyce Carol Oates, Petit oiseau du ciel, roman traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban (Éditions Philippe Rey, 2009/2012, 540 pages)
Merci à Masse Critique de Babelio pour ce partenariat. 

dimanche 18 novembre 2012

"Petit oiseau du ciel", de Joyce Carol Oates, dans un nid bien terre à terre!

Petit oiseau du ciel ... dans un nid bien terre à terre. 
Le livre bouleversant de beauté dans lequel je suis plongée!
C'était une époque confuse! - un tourbillon fou de feuilles mortes dans une tempête, à vous donner envie de fermer les yeux, de fermer les yeux et de hurler Allez-vous-en!
 Une époque confuse, et les souvenirs d'un enfant ne sont pas fiables parce que aucun enfant ne pense en termes de calendrier, de dates. Aucun enfant ne pense en termes logiques avant, après.  En termes causals Ceci, à la suite de cela. Ceci, une conséquence de cela. Un enfant pensera C'est ici, maintenant. Voici ce qui se passe, maintenant.(p.179)
Petit oiseau du ciel, Joyce Carol Oates, (éd. Philippe Rey, 2012, 539 pages), Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban