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jeudi 9 mai 2013

Les intermittences du cœur - Marcel Proust- Le souvenir vrai de la grand-mère

Ce soir  l’émission de François Busnel est consacrée  au premier volume de «A la recherche du temps perdu»: «Du côté de chez Swann» paru en 1913. J’ai hâte  de voir ce qui va être dit. J’espère que les grands connaisseurs de Proust qui seront sur le plateau sauront se rendre intéressants et apporter quelque chose de nouveau à la lecture de cette œuvre unique.
Sont annoncés comme invités:  
  • Antoine Compagnon: Professeur au collège de France . a écrit deux livres sur Proust:  Proust entre deux siècles, 1989; Proust: la mémoire et la littérature, 2009.
  • Evelyne Bloch-Dano: critique littéraire. Madame Proust, biographie, 2004. 
  • Raphaël Enthoven: Philosophe,  un peu partout, sur tous les fronts. Lectures de Proust, 2011. 
  • Jean-Yves Tadié: Professeur émérite de la Sorbonne; Biographe et spécialiste de Proust: Lectures de Proust 1971;  Proust et le roman, 1971; Proust, 1983; Marcel Proust, biographie, 1996; Proust, la cathédrale du temps, 1999; Le lac inconnu: entre Proust et Freud, 2012;Proust en Pléiade (édition critique)
  • Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur.

Je venais d’apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand-mère, telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée; le visage de ma grand-mère , non pas de celle que je m’étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n’avait d’elle que le nom, mais de ma grand-mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. 
Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques); et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n’était qu’à l’instant – plus d’une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d’apprendre qu’elle était morte. 
J’avais souvent parlé d’elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n’y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand-mère, parce que, dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu’à l’état virtuel le souvenir de ce  qu’elle avait été.
A n’importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n’a qu’une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu’il s’agisse d’ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l’imagination, et pour moi par exemple, tout autant que de l’ancien nom de Guermantes, de celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand-mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. 
Marcel Proust: A la recherche du temps perdu. Sodome et Gomorrhe. Les intermittences du cœur. (Poche, p.158/159)