Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Philip Roth. Il a 80 ans et a décidé
qu’à partir de cette date il n’écrirait plus de romans pour s'occuper entre autres de ses archives, soucieux de les confier au biographe qu'il s'est choisi, celui de Richard Yates et de John Cheever: Blake Bailey.
A cette occasion, Ys
a proposé de lire un de ses livres et j’ai choisi Les Faits, son
autobiographie écrite en 1988.
Curieuse entreprise d'aiIleurs que celle de commencer le récit de sa vie en s'adressant tout d'abord à Zuckerman,
son héros principal que l’on retrouve
dans une dizaine de ses romans .
Après lui
avoir exposé ses raisons d’écrire ce livre, suite à une longue dépression due à la prise d’un médicament (l’Halcion),
il lui demande son avis sincère sur l’utilité d’un tel travail. Parce
que Les faits ont compté pour moi plus qu’il ne peut apparaître et parce que je
n’ai jamais écrit auparavant sans que mon imagination ait été enflammée par
quelqu’un comme toi, Portnoy, Tarnopol ou Kepesh, je ne suis pas vraiment
habilité à le dire.
La réponse du héros arrivera très naturellement à la fin, longue,
circonstanciée, définitive et malicieuse: Cher Roth, J’ai lu
deux fois le manuscrit. Voici la sincérité que tu exiges: Ne le publie pas; tu
vaux beaucoup mieux lorsque tu écris sur moi que lorsque tu rapportes ta propre
vie avec «exactitude»… Dans la fiction, tu peux être tellement plus véridique
sans te soucier tout le temps de ne blesser personne directement. Tu crées un monde imaginaire
infiniment plus excitant que le monde dont il procède … Aujourd’hui, tu n’es
rien d’autre qu’un texte en marche.»
En somme ce que lui reproche son personnage, c’est d’avoir
embelli la réalité, de l’avoir adoucie, d’avoir adopté un ton de
réconciliation, de gentillesse et d’amour qui ne lui convient pas, parce que ,
sans bataille, on ne reconnaît plus Philip Roth, ce pourrait être n’importe
qui.
Autrement dit, selon lui, l’autobiographie affirmée est plus fictionnelle
que la fiction revendiquée. Son principal défaut serait de ne rien apprendre
aux lecteurs de ce qui, dans la vie de l’auteur, a fait surgir les
personnages eux-mêmes.
Mais dans cet échange qui doit l’emporter du créateur ou de la
créature? Zuckerman s’incline, sans
illusion. Le livre sera publié.
Je l’ai trouvé aussi passionnant qu’une histoire imaginaire sauf que l’auteur en est le personnage qui dit
avoir vraiment vécu ce qu’il raconte. Boucle sans fin. Où est la vraie vérité?
Dans la vie ou dans l’œuvre accomplie?
Deux citations:
Dans mes premiers récits d'étudiant, j'avais réussi à emprunter à Salinger sa tonalité nauséeuse et au jeune Capote son arachnéenne vulnérabilité, et à imiter audacieusement mon titan, Thomas Wolfe, aux extrêmes de la suffisance et de l'auto-apitoiement.Sur Portnoy et son complexe:
C'était un livre dont le propos n'était pas tant de me "libérer" de ma judéité ou de ma famille (ce que beaucoup de lecteurs croyaient, convaincus par le déballage de Portnoy's Complaint, que l'auteur devait être en mauvais termes avec l'une ou l'autre) que de me libérer de modèles littéraires d'apprenti, particulièrement de la redoutable autorité universitaire de Henry James, dont le Portrait of a Lady avait été virtuellement un guide au moment des premiers jets de Letting Go, te de l'exemple de Flaubert, dont la distante ironie à l'endroit des désillusions, désastreuses d'une provinciale m'avait conduit à feuilleter obsessionnellement les pages de Madame Bovary pendant les années où je cherchais le perchoir d'où observer les gens dans When She was good.Philip Roth, Les Faits, Autobiographie d'un romancier , Traduction de l'Anglais par Michel Waldberg (Gallimard, 1988/90, 223 p.)


















