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lundi 14 juillet 2014

Les chats de hasard, Anny Duperey


Ce n’est pas un hasard mais une nécessité qui m’a poussée à prendre, cette semaine, ce  livre d’Annie Duperey  sur les chats qu’on ne choisit pas mais qui s’imposent à vous,  issus de nulle part, les vagabonds, les sans maîtres qui deviennent très vite les plus indispensables compagnons qui soient.

 J’en avais déjà très envie depuis la lecture de son magnifique «Le voile noir» sur la mort de ses parents quand elle n’avait que huit ans,  mais cette fois, j’en avais vraiment besoin. Il me fallait comprendre  de l’intérieur et pas seulement grâce aux  explications du vétérinaire pourquoi,  sans raisons apparentes, mon chat de sept ans, si tranquille, placide et doux était devenu  brusquement nerveux au point de griffer violemment celui qui le caresse rituellement chaque soir avant d’aller au lit. Il y avait du sang partout sur le sol: une scène digne d’un film d’horreur! Bon j’exagère, bien sûr, mais pourquoi une telle agression d’un chat  équilibré et sans problèmes, semble-t-il?  Ne pas pouvoir trouver d’explication et voilà ce livre entre mes mains. Je n’y ai pas trouvé ce que je cherchais mais j’ai pris un grand plaisir à le lire. 
Les chats  de hasard d’Annie Duperey, Titi et Missoui, sont des plus attachants et quand elle parle d’eux, c’est d’elle aussi dont il s’agit. L’enterrement de Missoui est un grand moment, digne d’une reine,  elle, la petite maigrichonne venue de nulle part, affamée et malade,  «des morsures profondes, du cou jusqu’aux reins». Recueillie, sauvée, bichonnée, chouchoutée  elle vivra très longtemps après son adoption et laissera un souvenir impérissable à toute la famille.
Un incontournable, ce livre, pour les amoureux des chats mais pour les autres aussi. C’est une belle lecture de toute façon.
«Combien de chiens, de chats exceptionnels dans une vie? Un, deux, peut-être trois? Et combien d’amours, d’amis véritables? Un ou deux. Trois au plus ? Ils sont aussi rares. Missoui, cette petite personne animale a été pour moi, à l’égal d’une affection humaine, une amie, un amour merveilleux, un grand soutien et finalement celle qui m’a aidée à franchir une nouvelle étape.» (p. 221)
J'ai pour les animaux un amour raisonnable. (...) 
Mais les chats ...  
Les gens qui aiment les chats évitent les rapports de force.Ils répugnent à donner des ordres et craignent ceux qui élèvent la voix. 
Les gens qui aiment les chats sont habiles à fuir les conflits et se défendent fort mal quand on les agresse.Les gens qui aiment les chats  avec infiniment de respecte et de tendresse, auraient envie d'être aimés de la même manière.
Les gens qui aiment les chats font une confiance parfois excessive à l'intuition.
Les gens qui aiment les chats sont souvent frileux.
J'aime les chats.  (p. 9)
 Les chats de hasard, Anny Duperey, Récit,  (Seuil, 1999, 222 p.)

vendredi 11 juillet 2014

Karina Sokolova, Agnès Clancier

Comme le renard du Petit Prince a été apprivoisé à sa demande pour devenir unique au monde, en partageant tout son amour, de même Karina Sokolova, petite ukrainienne de trois ans, abandonnée à sa naissance dans un orphelinat de Kiev, est devenue l’enfant unique et adorée  de sa mère adoptive, la narratrice, la romancière, Agnès Clancier qui évoque  leur vie en s’adressant à la jeune fille  devenue grande,  prête à quitter le nid  qui l’avait recueillie.
C’est un récit autobiographique, un livre de souvenirs, un bel hymne d’amour pour ce bébé si fragile devenue une belle jeune femme rieuse et confiante. C’est bien écrit, avec sincérité et pudeur. J’ai beaucoup aimé.
  Cela fait plusieurs années que tu ne demandes plus: Qu’est-ce qu’on va  faire,  après?  Et après? Et après?

L’avenir ne te fait plus peur. Tu es rassurée, confiante. Tu bâtis des projets, qui t’appartiennent. Tu parais convaincue que tout le reste de ta vie sera facile. Les requins mangeurs de maman ne viennent plus hanter ton sommeil. Tu as l’insouciance des adolescentes.
Il n’est personne sur terre qui soit plus gaie que toi.
(…)
Le passé est ce qu’il est. Fait de miracles et de mystères.
C’est ton histoire. Elle a fait de toi la magnifique personne que tu es. Il n’y a rien à changer.  
 Billets  de Cuné et de Clara

Résumé de l'éditeur:
 Lorsque la narratrice découvre celle qui deviendra sa fille, celle-ci a trois ans. Abandonnée à la naissance dans une rue glaciale, son état est désespéré puis lentement s’améliore. Rien ne permet de dire d’où elle vient. Elle est seulement une enfant trouvée. Mais le formidable appétit de vivre dont elle fait preuve force son destin. Après des années de solitude, sa vie bascule ce jour-là et elle devient en un instant une petite fille aimée et choyée.
Mais les choses sont-elles si simples ? Comment vit-on privé d’une partie de son histoire et comment combler ces manques sans qu’il en reste pour toujours quelque chose d’inconsolable ?Agnès Clancier, avec beaucoup de délicatesse, nous raconte l’histoire d’une relation mère fille exceptionnelle, sorte de chemin d’amour où chacune apporte à l’autre ce qui lui manque.
 Karina Sokolova, Agnès Clancier, (arléa, 2014,  227 p.)

mardi 13 mai 2014

Théorème vivant, Cédric Villani, grand parmi les grands.

On me demande souvent à quoi ressemble la vie d'un chercheur, d'un mathématicien, de quoi est fait notre quotidien, comment s'écrit notre œuvre. C'est à cette question que le présent ouvrage tente de répondre. Le récit suit la genèse d'une avancée mathématique, depuis le moment où on décide de se lancer dans l'aventure, jusqu'à celui où l'article annonçant le nouveau résultat - le nouveau théorème - est accepté pour publication dans une revue internationale. Entre ces deux instants, la quête des chercheurs, loin de suivre une trajectoire rectiligne, s'inscrit dans un long chemin tout en rebonds et en méandres, comme il arrive souvent dans la vie. 
Rien ne me disposait à tant aimer ce livre: ni le titre, ni la quatrième de couverture ni  d’apprendre qu’il y était question de recherches mathématiques et encore moins de le savoir écrit par le chercheur lui-même, alors qu’il venait de recevoir la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel pour cette discipline, (Les mathématiques en ayant été écartées par Nobel lui-même pour incartades de sa femme avec un jeune mathématicien, dit-on) 

Quoi qu’il en soit, ce fut une grande lecture jubilatoire, un vrai régal,   très sérieux,  mais optimiste et  plein d’espoir, sur un thème que je ne maîtrise pas et dont je ne parlerai pas   tellement je n’ai rien compris  aux formules mathématiques qui y sont exposées parfois sur des pages entières - de très belles pages d’un point de vue  purement esthétique - mais surtout aucune triche de la part de l’auteur. Ces mois intenses où il travaille jour et nuit pour mettre au point  ses recherches et aboutir enfin à la phase finale de ses efforts,  il les raconte comme  il s’en souvient, avec les petites avancées et les grands flops, les découragements et les moments d’exaltation, le tout mêlé à sa vie personnelle, familiale, professionnelle, amicale. Un moment fort de la vie d’un savant moderne  mais aussi sa vie d’homme tout court et c’est passionnant. C’est un livre qui rend plus intelligent. 

Je le conseille vivement à tous et pas seulement aux forts en maths, bien au contraire!  Voici d’ailleurs un conseil de l’auteur à ce sujet.
 Si vous souhaitez apprendre plus de détails sur le sujet principal de l’ouvrage, à savoir l’amortissement Landau, vous ne les trouverez pas dans mon livre; reportez-vous plutôt à l’excellent article écrit par Clément Mouhot pour le magazine La Recherche et le site de vulgarisation mathématique Images des Mathématiques; ou à la vidéo de la conférence publique que j’ai donnée sur ce thème à l’Institut d’Astrophysique de Paris. Ou, si vous avez fait un tant soit peu d’études supérieures en mathématique, à mes explications plus spécialisées sur le sujet (en anglais; voir en particulier les notes de cours), ou encore à la vidéo d’un séminaire pour physiciens

Voici l’intention de l’auteur en commençant ce livre :
Le vrai héros, en recherche mathématique, c’est le théorème que l’on est en train de démontrer — celui qui nous relie, nous motive, nous fait communiquer. Alors on va prendre le théorème pour héros, et raconter sa naissance, ou plutôt sa genèse, depuis l’idée féconde jusqu’à la mise au jour. Une élaboration souvent chaotique, comme peuvent en témoigner d’innombrables chercheurs. J’en ai choisi un dont la genèse a été particulièrement mouvementée — et déclenchée, comme il se doit, par une coïncidence improbable. Un théorème motivé par un problème à la fois simple et classique, fondamental en physique des plasmas; et qui nous entraîne dans des horizons inattendus. Un travail intense en équipe, avec mon ancien élève et collaborateur régulier, Clément Mouhot.
Autres passages particulièrement appréciés, sans compter les discussions avec les autres chercheurs de Princeton où il était alors et les mini biographies de ceux-ci,  parmi les plus illustres de notre époque.
Chapitre 24 - Princeton, le 24 mars 2009 
Premier séminaire à Princeton. Devant des collègues distingués, précis et surtout devant Elliott Lieb, cordial mais implacable.Si les résultats font leur petit effet, Elliott n'est pas convaincu par l'hypothèse de conditions aux limites périodiques, qu'il considère comme aberrante. 
 - Si ce n'est pas vrai dans l'espace tout entier, ça n'a pas des sens! 
- Elliott, dans l'espace tout entier il y a des contre-exemples, on est forcé de mettre des limites! 
- Oui, mais il faut que le résultat soit indépendant des limites, sinon ce n'est pas physique! 
- Elliott, Landau lui-même le faisait avec des conditions aux limites, et il a montré que le résultat dépendait très fortement des limites, tu ne vas pas dire qu'il n'est pas physicien? 
- Mais ça n'a aucun sens! 
Si j'avais espéré un accueil triomphal, c'est plutôt raté.
Et l'étonnant chapitre 28 consacré aux musiques d'aujourd'hui et de toujours. 
Pour dénicher de nouvelles musiques, il ne faut négliger aucune piste. (...) En recherche, c'est pareil: on explore tous azimuts, on est à l'affût, on écoute tout, et puis de temps en temps on a un coup de foudre et on se lance corps et âme dans un projet, on se le répète des centaines et des centaines de fois, et plus rien d'autre ne compte, ou si peu. Parfois les deux mondes communiquent. Certaines musiques, qui m'ont soutenu pendant le travail, sont pour toujours associées à des moments forts de ma recherche.  
Sans exclure un soupçon d'orgueil ou de fierté nationale, bien compréhensible après tout!  (p.255)
Et par voie de presse, un message officiel de félicitations du président de la République. Comme prévu, Ngö a aussi décroché la médaille (...) Sans compter qu'Yves Meyer a obtenu le prestigieux prix Gauss pour l'ensemble de sa carrière! Les Français vont redécouvrir maintenant que la France est, depuis quatre siècles déjà, à la pointe de la recherche mathématique internationale. En ce 19 août 2010, leur pays ne totalise désormais pas moins de 11 médailles Fields, sur les 53 attribuées à ce jour! 
Et pour finir une autre citation.
Tout mathématicien digne de ce nom a ressenti, même si ce n'est que quelquefois, l'état d'exaltation lucide dans lequel une pensée succède à une autre comme par miracle... Contrairement au plaisir sexuel, ce sentiment peut durer pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. André Weil

Billet de Keisha
 Théorème vivant, Cédric Villani, 
 (Directeur de l’Institut Henri-Poincaré et médaille Fields de Mathématiques en 2010,)
Illustrations de Claude Gondard,
 (Bernard Grasset, 2012, 282 p.)

lundi 11 février 2013

Le voile noir, Anny Duperey


Le voile noir du titre est celui de l’oubli qui  divise douloureusement la vie de l’actrice Annie Duperey depuis qu’à huit ans et demi, elle a découvert ses parents morts asphyxiés par le monoxyde de carbone dans leur salle de  bains. Depuis, tout ce qui a précédé ce drame est comme mort pour elle. Elle ne se rappelle plus de rien et n’a aucun souvenir de ses parents. Immédiatement séparée de sa sœur, alors tout bébé, et de sa famille maternelle chez laquelle elle avait vécu jusque là, elle a coupé tous les ponts et  mené sa vie loin des siens.
Ce n’est que vingt ans  plus tard qu’elle sent le besoin d’ouvrir enfin le tiroir des souvenirs où sont conservées les photographies faites par son père, Lucien Legras, photographe expérimenté qui lui serviront à retrouver son passé, espère-t-elle et qui rythment ce  très beau récit entre  autobiographie et enquête quasi psychanalytique sur ce choc émotionnel qui a recouvert de ce voile noir toutes ses années d’ enfance.

C’est un livre bouleversant de sincérité sur la douleur de toute une vie et la tentative de remonter le passé pour vivre enfin le chagrin et le travail du deuil nié jusqu’alors, ce qui la fragilise. L’écriture est magnifique: deux ans et demi ont été nécessaire pour écrire ce livre, devenu un grand succès, prolongé par  Je vous écris,  mélange de passages de son journal intime et d’extraits d’échanges épistolaires avec ses lecteurs.
Si Le voile noir est le livre de sa vie, Anny Duperey, reprend son travail autobiographique de façon moins douloureuse avec Les chats de hasard que je compte bien lire maintenant.
Le voile noir, Anny Duperey, Photographies de Lucien Legras, (France Loisirs, avril 1992) 

vendredi 11 mars 2011

L'année de la pensée magique, Joan Didion

La vie change vite.
La vie change dans l'instant.
On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la connaît s'arrête.
Tels étaient les premiers mots que j’avais écrits après l’événement. 
Pendant longtemps je n’ai rien écrit d’autres.

L’événement dont parle ici l’auteur est la mort subite de son mari, l’écrivain George Gregory Dunne, après quarante ans de mariage, vers neuf heures du soir, le 30  décembre 2003,  à New York, à la table du dîner qu’ils étaient en train de prendre. Crise cardiaque. Mort immédiate et  foudroyante.
Ils venaient de rentrer de l’hôpital où Quintana, leur fille unique, avait passé les cinq dernières nuits, inconsciente,  dans une unité de soins intensifs  d’un hôpital new-yorkais.  Elle venait de se marier quelques mois auparavant-
C’est  neuf mois après que Joan Didion, romancière culte américaine,   peu traduite en France,   écrit très vite ce roman encensé par toute la critique aux Etats-Unis et déjà considéré comme un classique couronné par le National Book Award dans la catégorie « Non fiction ».
 L’année de la pensée magique est le récit de ces mois  de deuil quand elle vivait dans cette sorte de folie lucide  consistant à croire et à agir comme si son mari allait revenir, avec le sentiment de pouvoir contrôler les événements par la seule force de la pensée.
C’est ainsi qu’elle ne peut se résoudre à  se séparer des chaussures de son mari pour qu’il puisse les retrouver au cas où il reviendrait!
Ecrivains célèbres tous les deux dans leur pays, ils ont travaillé ensemble quarante ans, côte à côte, 24 heures sur 24. Ils ont tout partagé, travail,  vie de couple, vie de famille mais la vie, d’une simple touche,  a fait voler en éclats la séquence du temps, alors  maintenant elle écrit pour montrer simultanément tous les instantanés de mémoire qui lui viennent, pour trouver le sens.


 Longtemps sa formule pour conjurer le sort avait consisté à  dire :
Tu ne crains rien.
Je suis là.
J’avais cru que nous avions ce pouvoir...

Maintenant je sais que si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. 
Savoir tout cela ne rend pas plus facile de les laisser partir au fil de l’eau.



Quelque temps après avoir terminé d’écrire ce livre et avant même sa parution, Joan Didion verra sa fille mourir à 39 ans mais elle ne retouchera pas ce qui vient d’être écrit.

J’ai aimé ce livre pour son honnêteté et sa rigueur. C’est une femme qui souffre mais qui ne pleure pas. Elle veut comprendre ce qui se passe en elle. La sécheresse du style atténue l’émotion. Les faits dominent avec une  précision toute  scientifique. Il s’agit de comprendre l’incompréhensible, de tenir à distance cette pensée magique qui déforme le réel, de se regarder vivre le grand bouleversement de la mort dans la vie.

Il fallait s’adapter à ces changements !

Un grand, très grand livre,  qui m'a vivement intéressée!


Quelques citations que je veux pouvoir relire :
 Le chagrin du deuil, en fin de compte est un état qu’aucun de nous ne connaît avant de l «’avoir atteint. Nous envisageons, (nous savons) qu’un de nos proches pourrait mourir, mais nous ne voyons pas au-delà de quelques jours ou semaines qui suivent immédiatement cette mort imaginée.


le mariage, c'est la mémoire ; le mariage, c'est le temps. Le mariage, ce n'est pas seulement le temps ; c'est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n'ai pas vieilli. Cette année, pour la première fois depuis mes vingt-neuf ans, je me suis vue à travers le regard des autres ; pour la première fois, j'ai compris que j'avais de moi-même l'image d'une personne beaucoup plus jeune. Nous sommes d'imparfaits mortels, ainsi faits que lorsque nous pleurons nos pertes, c'est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu'un jour nous ne serons plus du tout.

L'année de la pensée magique,  Joan Didion, Grasset, Poche, 2007, 278 p.Traduit de l’anglais (Ètats-Unis) par Pierre Demarty. Titre original : The Year of Magical Thinking
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