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mardi 27 mai 2014

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal


Supposons!
Mon fils de vingt ans meurt dans un accident quelconque, comme ici, le surfeur Simon Limbres. Appelée d’urgence  par l’hôpital, je m’y rends après avoir confié ma petite fille à une voisine et sans pouvoir joindre le père qui ne répond pas encore. J’attends longtemps aux urgences et dans les longs couloirs blancs anonymes. Seule, la peur au ventre, déconnectée de toute réalité hors celle de la vie et de la mort de mon enfant: ma vie et ma mort.  Rien d’autre n’existe plus.  Rien n’a plus d’importance!
Défilent les heures, les médecins, les infirmières, les appels des parents, de la famille, des amis, peu importe. La seule réalité: Simon est mort et on me demande l’autorisation de transplanter ses organes!

Moi, c’est moi, la lectrice qui s’identifie au personnage de la mère parce que j’en suis une et que j’ai quelque peu vécu cette situation, en bien moins grave, puisque tout s’est résolu en une semaine d’horreur absolue et que la vie normale et heureuse a repris son cours!

C’est ainsi que je lis un livre: ou je réussis à m’identifier à l’un des personnages ou je reste étrangère au roman! C’est aussi simple que cela. Mais j’ai fait des études et le style compte aussi, bien sûr, mais finalement pas autant que je pouvais le supposer plus jeune quand je lui accordais une importance primordiale!
Ici cependant le style est suffisamment superbe pour mettre le thème des  transplantations chirurgicales en valeur. Il y est question de la famille, des chirurgiens et du personnel médical, chacun lourd de  son passé et de  son présent et puis de  la société tout entière avec ses interrogations sur le devenir de l’espèce humaine et le prolongement de la vie. Allons-nous devenir immortel comme l’affirment certains chercheurs en eugénisme?  Ça me fait frémir car cette perspective remet tellement d’idées en mouvement!
Ne serions-nous que des robots,  des mécaniques dont on peut remplacer les pièces  abîmées?  Qui sommes-nous donc réellement?  Bref me voilà repartie dans les sempiternelles interrogations de l'adolescente que j'étais et qui ne se passionnait  que pour les cours de métaphysique!  

 D’un autre côté, il y a Claire, la receveuse, mais j’ai eu  plus de mal à m’identifier à elle et pourtant !…
Claire a-t-elle entendu le chant de Thomas Rémige dans ses songes anesthésiques, ce chant de la belle mort? A-t-elle entendu sa voix dans la nuit de quatre heures du matin alors qu’elle  recevait le cœur de Simon Limbres ? Elle est placée sous assistance extracorporelle pendant encore une demi-heure, puis recousue elle-aussi, écarteurs à crémaillère relâchant les tissus pour une délicate suture de demoiselle, et demeure au bloc sous surveillance, entourée des écrans noirs où tracent les vagues lumineuses de son cœur, le temps que son corps récupère, le temps que l’on range la pièce en démence, le temps que l’on dénombre les ustensiles et les compresses, et que l’on efface le sang, le temps que l’équipe se disloque, et que chacun ôte ses vêtements de bloc et se rhabille, se passe de l’eau sur la figure et se nettoie les mains, ouis quitte l’enceinte de l’hôpital pour aller attraper le premier métro, le temps qu’Alice reprenne des couleurs et risque un sourire tandis qu’Harfang lui glisse à l’oreille, alors, petite Harfanguette, qu’est-ce que tu dis de tout ça ? le temps que Virgilio relève sa charlotte et abaisse son masque, se décide à lui proposer d’aller prendre une bière du côté de Montparnasse, une assiette de frites, une entrecôte saignante histoire de rester dans l’ambiance, le temps qu’elle revête son manteau blanc et qu’ile ne caresse le col animal, le temps enfin que le sous-bois s’éclaire, que les mousses bleuissent, que le chardonneret chante et que s’achève le grand surf dans la nuit digitale. Il est cinq heures quarante neuf. »
Fin du roman.
Ce n’est pas un roman à suspense, mais un roman à réflexions!

Très nombreux sont les blogs qui en parlent.

Réparer les vivants, Maylis de Kerangal, (verticales, Gallimard, janvier 2014, 288 p.)