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vendredi 5 septembre 2014

Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier

Rien, rien, rien, ne me laissait présager que ce roman québécois serait un tel coup de cœur pour moi, en ce moment,  alors même que je ne recherchais que des livres  pour cette  Rentrée 2014, mais heureusement une très aimable libraire m’a conseillé celui-ci comme étant un vrai bijou et j’ai bien fait de lui faire confiance, d’autant plus que je découvre ce matin qu’il pourra figurer sur la liste du Défi Québec-O-Trésors que  Karine vient de lancer. 
Je m’aperçois également que de très nombreuses blogueuses l’ont déjà lu, ce livre,  et que leurs billets sont tous enthousiastes et admiratifs. Et dire que je ne connaissais pas encore son existence!  Je crois que bien davantage  que le résumé qui figure sur la quatrième de couverture qui m’a surtout fait penser à un roman, genre « Nature Writing » - ce dont s’est défendue l’auteur dans une interview -  c’est surtout le joli titre qui m’a décidée:
«Il pleuvait des oiseaux», c’est déjà beau en soi mais  il s’avère très vite, dès les premières pages, que ce n’est pas un titre poétique puisque c’est la triste vérité d’un drame trop méconnu qui a eu lieu en 1916, dans le nord de l’Ontario, où se déroule justement l’action. Ce sont les Grands feux de Matheson.    " La catastrophe emporta 223 personnes, dont des familles entières. L’incendie fut l’un des pires de l’histoire canadienne."

Dès les premières lignes la trame du récit nous est donnée, ce qui prouve que l'essentiel est ailleurs dans les interstices, l'intime, ce qui se ressent plus que ce qui arrive.  
Où il sera question de trois disparus, d'un pacte de mort qui donne son sel à la vie, du puissant appel de la forêt et de l'amour qui donne aussi son prix à la vie.  (...) 
L'histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt.Trois êtres épris de liberté

 -La liberté, c'est de choisir sa vie.

- Et sa mort.

 C'est ce que Tom et Charlie disent à leur visiteuse. A eux deux ils font presque deux siècles (...)

Le troisième ne parle plus . Il vient de mourir (...)
Ted ou Ed ou Edward, la versatilité du prénom de cet homme et l'inconsistance de son destin hanteront tout le récit. ( Il s'agit de Boychuck, le peintre, le rescapé de l'incendie, celui qui courait, aveugle, sur les braises, l'amour fou des jumelles, ces deux filles splendides  qui le virent ce jour-là et le cherchèrent toute leur vie ...)
La visiteuse est la photographe et n'a pas encore de nom.
Et l'amour? Eh bien il faudra attendre pour l'amour. 
 Marie Desneiges, difficile de l'oublier, celle-là! Quel destin!  Et puis arriveront Steve et Bruno, les camarades qui les aident à tenir,  et le chat, les chiens, les loups, la police, la fuite,  l'exposition de peintures et tout le reste. Des pages entières si belles que je voudrais les recopier. Le temps trop court, la vie trop longue, la liberté choisie pour les derniers moments, la vie si  dure mais si libre en forêt, le froid, la solitude, la mort toute proche qui rend plus libre encore,  et l'amitié, l'amour, l'entraide, l'art, la création...jusqu'à la fin, terrible, jusqu'au bout.

C'est un pur émerveillement, ce roman.  Je comprends pourquoi il a reçu tous ces Prix et ces éloges dans ces billets, tous unanimes et positifs d'Aifelle, Clara, Cathulu, Karine, Lewerentz, Sylire, Antigone, et ce matin encore, paru  en même temps que le mien, celui de Gambadou, 
Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier
(Denoël,  roman, 2013, 204 p.)
Jocelyne Saucier, née à Clair au Nouveau-Brunswick en 1948, est une romancière québécoise.

Il pleuvait des oiseaux  a reçu le Prix des cinq continents de la Francophonie, , le Prix littéraire des collégiens, le Prix, France-Québec, le Prix Ringuet par L’Académie des lettres du Québec, finaliste du Grand Prix du livre de Montréal.

dimanche 17 février 2013

Je t'écris de Gaston Miron,

I
Je t'écris pour te dire que je t'aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d'hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu'es-tu devenue toi comme hier
moi j'ai noir éclaté dans la tête
j'ai l'ennui comme un disque rengaine
J'ai peur d'aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c'est ma vie que j'ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t'écris pour te dire que je t'aime
que tout finira dans tes amarré
que je t'attends dans la saison de nous deux
qu'un jour mon coeur s'est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

II
Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d'aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c'est avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires les morts d'aujourd'hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés



Je t'écris de  Gaston Miron, (1928-1996), poète canadien, est encore aujourd'hui considéré comme le plus grand poète du Québec contemporain
L'homme rapaillé, les poèmes, (nrf, Gallimard, 1999)

dimanche 10 février 2013

Soir d'hiver, Émile Nelligan, poème



SOIR D'HIVER

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j'ai, que j'ai!

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire : Où vis-je? où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
À tout l'ennui que j'ai, que j'ai!...

Émile Nelligan
poète québécois, (1879/1941)

Photographie trouvée ici

dimanche 29 mai 2011

La marche à l'amour de Gaston Miron

La marche à l'amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie
...
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

Gaston Miron, (1928-1996), poète canadien, est encore aujourd'hui considéré comme le plus grand poète du Québec contemporain. L'Homme Rapaillé, les poèmes, (nrf, Gallimard, 1999)
* Rapaillé,  Au Québec, rassembler des objets éparpillés, (Fam.) 

mercredi 9 février 2011

Magasin Général de Loisel & Tripp , 6 tomes, ma BD du mercredi



Pour la première fois, j’ai lu en une seule fois une série entière,  soit les six tomes du «Magasin Général» de Loisel & Tripp, chez Casterman,  écrite en 4 ans, de 2006 à 2010 et racontant la vie d’un  petit village du Québec  isolé dans la forêt canadienne entre les deux dernières guerres, dans les années trente  à quarante.

L’histoire est celle  d’une jeune veuve, Marie, racontée en voix off par son défunt mari, ce qui justifie les nombreux aperçus du village vu d’en haut. Tous deux tenaient le magasin général, le seul commerce du village, l’unique  lien avec le monde extérieur de  ce trou perdu où les hommes valides, tous  bûcherons, sont absents une bonne partie de l’année.


Marie, l’héroïne, pleure son mari disparu. Elle se sent perdue, se croit incapable de continuer à tenir le magasin, mais poussée par les villageois totalement dépendants de cette petite entreprise, elle découvre qu’elle sait conduire et qu’ainsi elle  peut se rendre indispensable à tous.  Le village se remet à vivre et on prend le temps de faire connaissance avec  ses habitants jusqu’au retour des hommes, l’évènement-clé de l’année. (T1)
Dans le  T2, le village appartient de nouveau aux femmes. Marie  a bon cœur,  elle aime rendre service et tous profitent d’elle jusqu’au jour où elle doit  héberger  Serge, un «Français de France», tombé en panne dans ce coin isolé. La neige l’y retiendra longtemps  et  malgré la méfiance envers lui, l’étranger, il se rend indispensable car il a vécu mille expériences,  celle des tranchées, des grands restaurants parisiens et surtout il est vétérinaire. Avec Marie, il offre des dîners succulents à tous les habitants, il intervient lors d’accouchements difficiles, bref il se rend non seulement utile mais il initie le village à une vie plus légère, à des plaisirs plus raffinés si bien qu’à part trois mégères, tous finissent par l’aimer et Marie la première, bien sûr.
A leur retour cette fois, les hommes trouvent leur village bien changé et leurs femmes  trop indépendantes . Ils en veulent au nouveau venu et ce sera la guerre entre les sexes jusqu’à la réconciliation finale. (T3)
Là pourrait s’arrêter cette série,  avec le mariage   espéré de Serge et de Marie,  attendu aussi bien par le  lecteur que par les villageois mais  ce serait trop simple et l’histoire repart pour trois nouveaux albums  en raison d’une  révélation  inattendue.

Le tome 4 est alors celui des confessions. Marie souffre mais elle commence enfin à penser un peu plus à elle. 


Le tome 5 sera celui du scandale,  de la séparation/exclusion de Marie qui  part  tout oublier  à Montréal


Le tome 6 insiste sur  le grand vide que son absence a laissé  entraînant les remises en question de chacun. C’est l’effervescence et la mise à jour des vrais sentiments, l'attente de jours meilleurs  et le retour d'une Marie plus aguerrie. 


La série devait s’arrêter là mais est-ce possible puisque,  une fois de plus,  les auteurs nous laissent sur un « à bientôt » prometteur?


Je ne me serais pas attardée à résumer ainsi une si longue série si je ne l’avais pas aimée  En réalité j’ai beaucoup apprécié et le récit et les dessins ; Loisel crayonne et organise la mise en scène et Tripp  termine et fignole les détails. Le résultat est plaisant et j’ai tout lu  sans  un seul moment de lassitude. 
C’est une belle réalisation, pleine d’optimisme et d’humanisme, ce que j’aime. 


Magasin Général  de Loisel & Tripp,6 tomes, Casterman, T1 Marie, T2 Serge, T3 Les hommes, 
T4 Confessions,T5 Montréal, T6 Ernest Latulippe. 


Autres participants aux BD du mercredi  de Mango:

Benjamin, Choco , Dolly , Emmyne ,Estellecalim,
 Hathaway ,Hilde , Hérisson08, 

 Irrégulière,  Jérôme,  Kikine, Lounima, Lystig, Manu, Marguerite,  Mathilde, 
Mo' , Noukette,  Sandrounette,  Sara, Theoma,  Valérie,  Vero,  Wens,
 Yaneck, Yoshi73, Mr Zombi, 

Nouvelle participation  au challenge Palsèches de Mo'la fée, à  celui de M. Zombi  et au Top BD
 de Yaneck (Note donnée:18/20)