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dimanche 19 octobre 2014

L'horizon, Patrick Modiano. " Des souvenirs en forme de nuages flottants."



Depuis quelque temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives. Tout cela appartenait à un passé lointain, mais comme ces courtes séquences n'étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel. Il ne cesserait de se poser des questions là-dessus, et il n'aurait jamais de réponses. Ces bribes seraient toujours pour lui énigmatiques. 
Ce début du roman pourrait être celui de tous les récits du nouveau Prix Nobel, lui aussi  "à la recherche du temps perdu": celui du Paris d'après guerre aux noms évocateurs servant de repères  illusoires à des héros  attentifs à tout signe susceptible de ressusciter leur passé
C'est ainsi que Bosmans, grâce à son carnet de moleskine toujours dans la poche intérieure de sa veste,  retrouve, trente ans après,  la trace de Marguerite Le Coz, un ancien amour de jeunesse, disparue précipitamment pour de sombres histoires demeurées  floues, sans plus jamais lui donner de nouvelles. Il décide d’aller la rejoindre en Suisse où elle tiendrait désormais une librairie. 
Il était fatigué d’avoir marché si longtemps. Mais il éprouvait pour une fois un sentiment de sérénité, avec la certitude d’être revenu à l’endroit exact d’où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi. »  (p. 171)
 Auparavant c’est à une véritable enquête que se livre le héros  pour reconstituer  l’histoire de leur rencontre si discrète : deux personnes solitaires et traquées, l’un par sa propre mère, la terrifiante femme en rouge, l’autre par un ancien compagnon devenu menaçant.
«Il aurait voulu  …renouer un à un les fils brisés, oui, revenir en arrière pour retenir les ombres et en savoir plus long sur elles. Impossible. Alors il ne restait plus qu’à retrouver les noms. Ou même les prénoms. Ils servaient d’aimants. Ils faisaient ressurgir des impressions confuses que vous aviez du mal à éclaircir. Appartenaient-elles au rêve ou à la réalité?» (p. 13)
«Est-on vraiment sûr que les paroles que deux personnes ont échangées lors de leur première rencontre se soient dissipées dans le néant, comme si elles n’avaient jamais été prononcées?  …Et si toutes ces paroles restaient en suspens dans l’air jusqu’à la fin des temps et qu’il suffisait d’un peu de silence et d’attention pour en capter les échos?» (p.23)
«Il avait toujours imaginé qu’il pourrait retrouver au fond de certains quartiers les personnes qu’il avait rencontrées dans sa jeunesse, avec leur âge et leur allure d’autrefois. Ils y menaient une vie parallèle, à l’abri du temps.» (p.54)
«Il lui semblait atteindre un carrefour de sa vie, ou plutôt une lisière d’où il pourrait s’élancer vers l’avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot avenir, et un autre mot: l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’horizon. (p.85)
J'ai aimé ce roman autant que: Du plus loin de l'oubli  et que : L'herbe des nuits.
J'aimais et j'aime Modiano. Il fait partie de mes romanciers préférés dont la liste est longue mais d'où émergent parmi les auteurs qui publient en ce moment: Irving, Oates, Murakami, Yu Hua, Hornby, J. Mc Inerney, J. Coe, J. Barnes  mais j'en oublie tellement...

Edit du 11/02/2015. A un lecteur qui n'a trouvé "aucun intérêt" à ce roman,voici ma réponse:

"Un roman sans intérêt", c'est une critique qui revient souvent à propos des livres de Modiano.  Il se trouve que cet auteur ne m'a encore jamais déçue. Je l'aime infiniment et je ne saurais le défendre qu'en précisant que je trouve un charme fou et indéfinissable  dans chacun de ses romans. Le lire est toujours un moment de pur bonheur. Il s'y mêle de la nostalgie, de la poésie, de la douceur, de la mélancolie et comme une petite musique, comme une rengaine qui me convient très bien. De l'intérêt, j'en trouve ailleurs, dans les romans historiques par exemple mais ce n'est pas ce que je recherche chez Modiano. "  

Lu par Hélène

L'horizon, Patrick Modiano, 
(Gallimard, roman, 2010, 176 p)

jeudi 9 octobre 2014

Modiano et les quatorze autres Prix Nobel français de littérature

Modiano, Prix Nobel. Enfin! 
Prix Nobel de Littérature:  Patrick Modiano (° 1945) a été récompensé pour "l'art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l'Occupation"
Son dernier roman vient de sortir: "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier"

L'année dernière,  c'est à la Canadienne Alice Munro (° 1931) que le Prix avait été attribué.
Cette année, les favoris étaient:
 la Biélorusse Svetlana Alexievitch, (°1948)
le Kenyan Ngugi wa Thiong'o (°1938)
le Japonais Haruki Murakami (° 1949)


On parlait aussi de  Margaret Atwood, Anne Carson, Joyce Carol Oates, Milan Kundera, des auteurs que j'aime bien également mais de tous, c'est Modiano, mon préféré!  



Les quinze  Français Prix Nobel de Littérature:
  1.  1901 -  Sully Prudhomme
  2. 1904 - Frédéric Mistral
  3.  1915 - Romain Rolland
  4. 1921 - Anatole France
  5. 1927 - Henri Bergson
  6. 1937 - Roger Martin du Gard
  7. 1947 - André Gide
  8. 1952 - François Mauriac
  9. 1957 - Albert Camus
  10. 1960 -  Saint- John Perse
  11. 1964 - Jean-Paul Sartre (refusé par l'auteur)
  12. 1985 - Claude Simon
  13. 2000 - Gao Xingjian
  14. 2008 - Jean- Marie Gustave le Clézio
  15. 2014 - Patrick Modiano

vendredi 8 mars 2013

L'herbe des nuits, Patrick Modiano


On le sait d’avance: un roman de Modiano, c’est un anti-thriller par excellence. C’est particulièrement vrai dans son dernier livre,  L’herbe des nuits. L’héroïne est probablement une criminelle. On s’en doute et le narrateur aussi. Elle le lui a  suggéré un soir: Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un?  quitte à lui  dire ensuite  que ce n’était qu’un rêve. Il a cependant  été convoqué à ce sujet, quai de Gesvres, aux renseignements généraux.   En réalité on s’en moque un peu de connaître la vérité. L’intérêt du récit n’est pas là. Comme toujours, bien plus qu’ une enquête, c’est une quête que Modiano poursuit dans son Paris perdu des années soixante, quête de soi, de ses souvenirs de jeunesse, des traces d'une  personne aimée et perdue. 
Le titre, L'herbe des nuits, c'est un vers de poète: 
Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus 
Etrangères l'herbe des nuits. Ossip Mandelstam)
C'est aussi ces déambulations lentes et infinies dans les rues de Paris, la nuit, de cafés glauques en chambres de passage, le long d'avenues désertes et froides près des murs de prison ou de jardins fermés. 
Cette fois, la jeune femme aimée mais fuyante, aux multiples identités, au passé trouble et aux fréquentations dangereuses, s'appelle Dannie. Elle est très jeune et Jean, le narrateur encore plus. Leur présent est celui de la Cité universitaire où ils se rencontrent car ils se veulent étudiants mais c'est surtout celui des habitués d'un bar  de Montparnasse où se retrouve une bande louche liée à la politique post coloniale d'alors.  Tous les noms sont écrits dans un petit carnet noir retrouvé cinquante ans après et qui lui sert de guide mémoire.

Comme toujours avec Modiano, le temps  s'est aboli en lisant ce livre  et  peu importe l'intrigue,  j'ai retrouvé le même plaisir de "flotter dans l'air de Paris",  sans  famille,  sans milieu social et sans passé bien défini et c'est encore une fois très agréable.   
Il m'aura fallu presque une vie entière pour revenir à mon point de départ. (p.58)
Pourtant je n'ai pas rêvé . ...Sur les pages du carnet se succèdent des noms, des numéros de téléphone, des dates de rendez-vous, et aussi des textes courts qui ont peut-être quelque chose à voir avec la littérature. Mais dans quelle catégorie les placer? journal intime? fragments de mémoire?
Bien sûr de nombreux signaux se sont brouillés, et vous avez beau tendre l'oreille, ils se perdent pour toujours. Mais quelques noms se détachent avec netteté dans le silence et sur la page blanche...Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, "Georges", l'Unic Hôtel, rue du Montparnasse. Si je me souviens bien, j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier. (p.11/12)
L'herbe des nuits, Patrick Modiano (Gallimard, octobre 2012)