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vendredi 8 mars 2013

L'herbe des nuits, Patrick Modiano


On le sait d’avance: un roman de Modiano, c’est un anti-thriller par excellence. C’est particulièrement vrai dans son dernier livre,  L’herbe des nuits. L’héroïne est probablement une criminelle. On s’en doute et le narrateur aussi. Elle le lui a  suggéré un soir: Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un?  quitte à lui  dire ensuite  que ce n’était qu’un rêve. Il a cependant  été convoqué à ce sujet, quai de Gesvres, aux renseignements généraux.   En réalité on s’en moque un peu de connaître la vérité. L’intérêt du récit n’est pas là. Comme toujours, bien plus qu’ une enquête, c’est une quête que Modiano poursuit dans son Paris perdu des années soixante, quête de soi, de ses souvenirs de jeunesse, des traces d'une  personne aimée et perdue. 
Le titre, L'herbe des nuits, c'est un vers de poète: 
Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus 
Etrangères l'herbe des nuits. Ossip Mandelstam)
C'est aussi ces déambulations lentes et infinies dans les rues de Paris, la nuit, de cafés glauques en chambres de passage, le long d'avenues désertes et froides près des murs de prison ou de jardins fermés. 
Cette fois, la jeune femme aimée mais fuyante, aux multiples identités, au passé trouble et aux fréquentations dangereuses, s'appelle Dannie. Elle est très jeune et Jean, le narrateur encore plus. Leur présent est celui de la Cité universitaire où ils se rencontrent car ils se veulent étudiants mais c'est surtout celui des habitués d'un bar  de Montparnasse où se retrouve une bande louche liée à la politique post coloniale d'alors.  Tous les noms sont écrits dans un petit carnet noir retrouvé cinquante ans après et qui lui sert de guide mémoire.

Comme toujours avec Modiano, le temps  s'est aboli en lisant ce livre  et  peu importe l'intrigue,  j'ai retrouvé le même plaisir de "flotter dans l'air de Paris",  sans  famille,  sans milieu social et sans passé bien défini et c'est encore une fois très agréable.   
Il m'aura fallu presque une vie entière pour revenir à mon point de départ. (p.58)
Pourtant je n'ai pas rêvé . ...Sur les pages du carnet se succèdent des noms, des numéros de téléphone, des dates de rendez-vous, et aussi des textes courts qui ont peut-être quelque chose à voir avec la littérature. Mais dans quelle catégorie les placer? journal intime? fragments de mémoire?
Bien sûr de nombreux signaux se sont brouillés, et vous avez beau tendre l'oreille, ils se perdent pour toujours. Mais quelques noms se détachent avec netteté dans le silence et sur la page blanche...Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, "Georges", l'Unic Hôtel, rue du Montparnasse. Si je me souviens bien, j'étais toujours sur le qui-vive dans ce quartier. (p.11/12)
L'herbe des nuits, Patrick Modiano (Gallimard, octobre 2012)