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jeudi 10 juillet 2014

A qui la faute ?


A qui la faute ?

Tu viens d'incendier la Bibliothèque ? 

- Oui.
J'ai mis le feu là.

- Mais c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d'oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l'horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;
Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d'esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître
À mesure qu'il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi ! 

- Je ne sais pas lire.
L'année terrible. Victor Hugo

jeudi 3 juillet 2014

A ma fille, Victor Hugo, Peintures de Vlado Kristl

Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. 
L'heure est pour tous une chose incomplète; 
L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, 
En est faite. 


Oui, de leur sort tous les hommes sont las. 
Pour être heureux, à tous, -- destin morose ! -- 
Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas ! 
Peu de chose. 


Ce peu de chose est ce que, pour sa part, 
Dans l'univers chacun cherche et désire: 
Un mot, un nom, un peu d'or, un regard, 
Un sourire ! 


La gaîté manque au grand roi sans amours
La goutte d'eau manque au désert immense. 
L'homme est un puits où le vide toujours 
Recommence. 


Vois ces penseurs que nous divinisons, 
Vois ces héros dont les fronts nous dominent, 
Noms dont toujours nos sombres horizons 
S'illuminent! 

 Après avoir, comme fait un flambeau
 Ébloui tout de leurs rayons sans nombre, 
Ils sont allés chercher dans le tombeau 
Un peu d'ombre. 

Paris, octobre 1842
Les Contemplations, 
Livre premier
Aurore
I
A ma fille

Victor Hugo (Besançon, 1802 - Paris, 1885)

Vlado Kristl (Zagreb, 1923 -  Munich, 2003), artiste croate

dimanche 25 novembre 2012

Poètes de Bretagne de Charles Le Quintrec


70 noms de poètes bretons sont cités dans ce recueil qui vient d'être augmenté et  réédité. Cette liste commence à Chateaubriand et finit par ...Charles le Quintrec lui-même. Au passage, je note aussi  Victor Hugo, breton par sa mère, Tristan Corbière, de Morlaix, (le meilleur de tous, pour moi à l'exclusion des deux premiers déjà cités, bien sûr, bien que Chateaubriand soit un prosateur sublime mais pas un poète, pourquoi l'avoir ajouté dans cette édition?) Villers de l'Isle-Adam, de mon pays  de Saint-Brieuc, Anatole Le Braz, Charles le Goffic, Saint-Pol Roux, Victor Segalen, Alfred Jarry, Max Jacob, André Breton, Benjamin Perret, rené-Guy Cadou, Eugène Guillevic, Hervé Bazin, Henri Queffélec, Pierre-Jakez Hélias, Christian Querré, de Binic, Yann Queffélec
Il me reste à découvrir les autres.

A tout seigneur, tout honneur, voici un poème de Charles  Le Quintrec: 

Le poème

Le poème sera notre seule aventure.
Nous l'écrirons avec des encres de couleur
Et nous le porterons telle une déchirure
Ce poème que nous n'apprendrons pas par cœur.

Les arbres chanteront la complainte des arbres
Et les villes jamais n'oublieront ce chant-là
Les hommes rouvriront le grand livre des bardes
Chaque page tachée de sang entre leurs doigts.

Notre poème n'a pas d'âge. Mon poème
Je le veux jeune comme un riant écolier
Qui tend l'oreille aux silences de son plumier
Où se meurent des hannetons et des étoiles. 

Délivrance des mots
Nous voici délivrés
Le livre de la nuit contient toutes les preuves
Et les dix mille fleurs sur les dix mille fleuves
Annoncent du soleil la jeune éternité.  

"D'entrée de jeu, je suis tenté de dire qu'il n'y a plus de poésie française. Les derniers poètes sont tombés sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale ou sont morts des suites de la guerre . Quelques-uns - Claudel, Valéry - qui avaient échappé aux massacres, n'ont pas de postérité. Le désert s'est assombri, est devenu néfaste. 
Jamais - les anthologies le prouvent - nous n'avons recensé tant de poètes; jamais l'œuvre n'a été à ce point absente. 
Plus les poètes contemporains déifient le sacro- saint Langage, plus ils cherchent à le dénaturer. 
Ce que ne font pas nos Bretons. (...)
Les poètes bretons, ce sont des tragiques.
Il n'y a pas de parfumeurs, ni de joyeux drilles, ni de divins bouffons chez les poètes de la lande. La grande majorité d'entre eux est incapable de vous ficeler quelques acrostiches et ne savent pas les lais pour les reines. De leur ignorance monte un chant plus âpre, plus instinctif, et je serais tenté de dire, plus authentique.
"Bretagne est univers."  Ce mot de Saint-Pol Roux, il faut l'entendre avec modestie. Elle favorise tous les passages vers l'imaginaire."

«La poésie, s'il me fallait la définir [...], je dirais que c'est un battement d'étoiles dans une nuit sans limite.» 
« Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi. »

Poètes de Bretagne - Anthologie de Charles Le Quintrec,  édition revue et augmentée, (La petite vermillon, La table Ronde, 1980, 2008, 477 pages,70 poètes)

Charles Le Quintrec est un écrivain et poète français, né le 14 mars 1926 à Plescop dans le Morbihan et mort le 14 novembre 2008 à Lorient.
Challenge de Lystig

dimanche 11 novembre 2012

Victor Hugo, Si vous n'avez rien à me dire,


        

Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi?
Pourquoi me faire ce sourire
Qui tournerait la tête au roi?
Si vous n'avez rien à me dire,
Pourquoi venir auprès de moi?


Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?
Sur le rêve angélique et tendre,
Auquel vous songez en chemin,
Si vous n'avez rien à m'apprendre,
Pourquoi me pressez-vous la main?


  

Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?
Lorsque je vous vois, je tressaille:
C'est ma joie et c'est mon souci.
Si vous voulez que je m'en aille,
Pourquoi passez-vous par ici?












Victor Hugo - Si vous n'avez rien à me dire (Les Contemplations -IV- L’âme en fleur)
Hopper: "Rooms for touristes", 1945 "Night-windows",1928"Summer Evening", 1947 
(Visite de l'expo  le 16 décembre!)

Poème lu ici
Poème chanté par Marie Devellereau sur une musique de Saint-Saëns

Poème mis en musique par Bertrand Pierre 
et chanté par Françoise Hardy 
sur son nouvel album: 
"L'amour fou". (son nouveau livre également)

dimanche 17 avril 2011

"Mes poèmes, soyez des fleuves!" de Victor Hugo

Mes poèmes,  soyez des fleuves!
Allez en vous élargissant!
Désaltérez dans les épreuves
Les coeurs saignants, les âmes veuves,
Celui qui monte ou qui descend.

Que l'aigle plonge, loin des fanges,
Son bec de lumière en vos eaux!
Et dans vos murmures étranges
Mêlez l'hymne de tous les anges
Aux chansons de tous les oiseaux!

Victor Hugo ( Alentours des Châtiments)
"Ecrire comme on saigne à se vider les veines" dit Orfeenix

dimanche 27 février 2011

L'aurore s'allume de Victor Hugo, Dimanche poétique

L'aurore s'allume,
L'ombre épaisse fuit;
Le rêve et la brume
Vont où va la nuit ;
Paupières et roses
S'ouvrent demi-closes ;
Du réveil des choses
On entend le bruit.

Tout chante et murmure,
Tout parle à la fois,
Fumée et verdure,
Les nids et les toits ;
Le vent parle aux chênes,
L'eau parle aux fontaines ;
Toutes les haleines
Deviennent des voix !

Tout reprend son âme,
L'enfant son hochet,
Le foyer sa flamme,
Le luth son archet ;
Folie ou démence,
Dans le monde immense,
Chacun recommence
Ce qu'il ébauchait.

Qu'on pense ou qu'on aime,
Sans cesse agité,
Vers un but suprême,
Tout vole emporté ;
L'esquif cherche un môle,
L'abeille un vieux saule,
La boussole un pôle,
Moi la vérité !

Les chants du crépuscule ,45, Victor Hugo (1802/1885) Photographie 1: Alain Michaud